« Ce qui va contre
la nature est injuste,
mauvais et ne résiste
pas au temps. »
A. Von Humboldt
L’exploration de la Terre et
la connaissance scientifique de la biosphère progressent très
rapidement au XIXème siècle. L’Homme occidental comprend
peu à peu que les ressources naturelles de la planète sont
limitées alors même que la croissance de la population mondiale
s’accélère et ne semble pouvoir se stabiliser qu’à
de très hauts niveaux (fig. 8).
La prise de conscience de la
dégradation de la biosphère et des conséquences prévisibles
sur le devenir de l’espèce humaine date donc du XIXème siècle.
« Les hirondelles disparaissent des environs de Chantilly »
écrivait en 1880 Xavier Raspail (Yeatman, 1971).
On commence ainsi à protéger des espaces menacés :
En Afrique, en Asie et en Amérique
du Sud les réserves et parc nationaux datent essentiellement de
la seconde moitié du XXème siècle.
A l’échelle internationale
une véritable prise de conscience collective ne survint qu’après
1945. En 1948 fut créée L’Union Internationale pour la Conservation
de la Nature (UICN devenu récemment l’Alliance Mondiale pour la
Nature) dont l’action sera renforcée par les collaborations engagées
avec d’autres ONG comme la FAO (Food and Agriculture Organisation, Organisation
des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) et l’UNESCO (Organisation
des Nations Unies pour l’Education, les Sciences et la Culture) ou avec
des organismes privés à but non lucratif créés
généralement à l’initiative des anglo-saxons tels
le World Wildlife Found (WWF) ou la Comité International de Protection
des Oiseaux (CIPO, Cambridge).
La mise en place progressive de politiques nationale et internationale de conservation de la nature résulte d’une prise de conscience de l’appauvrissement de la biosphère. Cette prise de conscience est d’autant plus forte depuis quelques décennies que la dégradation des écosystèmes commence à avoir des conséquences économiques et sanitaires dommageables pour les sociétés humaines. Les opinions publiques s’inquiètent, des groupes de pressions écologistes se constituent et les pouvoirs publics se voient dans l’obligation de réagir. Parallèlement, investir dans la préservation ou la restauration des milieux naturels et de leurs ressources devient rentable ce qui incite de plus en plus de sociétés et d’entreprises à s’impliquer directement ou indirectement dans la protection de la nature.
Comme nous l’avons vu dans la première partie de ce chapitre, c’est principalement à partir du Néolithique que l’exploitation des milieux physiques par l’Homme affecte la biosphère de façon irréversible.1-3-1/- L’accélération de la dégradation des biocénoses depuis 1850.
Ce thème pourrait à lui seul constituer un cours à part entière. Nous ne le traiterons que dans ces grandes lignes. Nous rappellerons ici les principales menaces qui pèsent sur les grandes formations végétales et sur certains biomes très spécifiques, principalement des écotones d’une très grande richesse écologique.1-3-1-1/- La destruction de la végétation
Mais la dégradation est
aussi qualitative puisque le développement de la sylviculture conduit
à substituer des peuplements monospécifiques composés
fréquemment d’espèces allochtones aux formations forestières
originelles. Ces peuplements aboutissent systématiquement à
une réduction du spectre biologique et parfois à la destruction
de la structure pédologique des sols. Ainsi les plantations de résineux
qui se sont multipliées en France depuis 1960 -Epicéa, Douglas-
sont d’une pauvreté biologique affligeante.
Actuellement la forêt
primaire a quasiment disparu d’Europe où on ne la retrouve qu’à
Bialowieza à la frontière polono-biélorusse. Aux Etats-Unis
il ne reste que 18 millions d’ha de forêts primaires sur les 365
millions initiaux (fig. 9). Au Canada la taïga est exploitée
de façon systématique et elle en recul très net depuis
quelques décennies. 1/3 seulement de la forêt primitive demeure.
La taïga sibérienne est également affectée par
les coupes de bois mais également par la pollution. 10 millions
d’ha ont été coupés en Sibérie dans les années
50.
La forêt méditerranéenne
est le biome forestier qui a le plus souffert notamment du fait des incendies
et du surpâturage.
Ailleurs, en Asie, le désert
du Thar a progressé de 13000ha/an au cours du dernier demi-siècle
dans un secteur jadis boisé.
Enfin les forêts des
zones équatoriales et tropicales humides, peu affectées par
la déforestation jusqu’en 1950, ont été victimes depuis
d’une surexploitation qui entraîne leur régression à
une vitesse alarmante : 154 000 km²/an entre 1980 et 1990. Ainsi au
Ghana la surface boisée a diminué de 85% en 50 ans pour céder
la place à des cultures industrielles comme celle du cacaoyer.
On estime qu’à l’heure
actuelle la forêt africaine n’occupe que 40% de son aire d’extension
géographique d’origine. A Madagascar se sont seulement 30% de la
superficie du pays qui sont encore couverts de forêts contre 75%
il y a 100 ans. Et une grande partie des forêts sont des forêts
secondaires et des plantations.
En Asie la forêt de Kalimantan
est l’objet d’une exploitation effrénée.
La forêt amazonienne
recule rapidement et ce malgré un ralentissement du rythme de la
déforestation. Quoiqu’il en soit 16% de la surface totale de la
forêt a déjà été détruite et ce
sans qu’aucun objectif de développement agricole n’ait été
atteint. En fait seuls 3% des terres du bassin amazonien sont adaptées
à la mise en culture. La plupart des sols n’ont en effet aucune
valeur agronomique et sont très sensibles à l’érosion
une fois la protection que constitue la forêt disparue. Ainsi par
exemple à Lata dans le nord du Mato Grosso la tentative de mise
en culture initiée par le gouvernement brésilien à
la fin des années 50 a abouti en 5 ans à la destruction des
sols et à la mise en place d’une cuirasse latéritique totalement
inculte.
La déforestation n’est
pas seulement le résultat de l’exploitation du bois mais elle est
aussi un moyen de gagner des terres destinées à l’agriculture
extensive ou de préparer l’exploitation des ressources minières.
C’est pourquoi les périodes de sécheresse dues notamment
ces dernières années (1997 entre autre) au phénomène
El-Nino, ont été l’occasion pour de nombreux exploitants
potentiels -privés, multinationales, Etats- de se débarrasser
rapidement de la forêt en allumant des incendies. A cela s’est ajoutée
la pratique traditionnelle de la culture sur brûlis par les Indiens.
Les incendies, que les autorités locales n’ont pas eu les moyens
ou la volonté de combattre efficacement, prirent rapidement des
proportions gigantesques, affectant les savanes et les forêts. Les
images satellites permettent de constater l’étendue des zones affectées
: à Kalimantan des superficies égales à celles de
la Belgique ont été détruites soit 30 000 km²
ou 3 000 000ha ; au Brésil environ 2 millions d’ha sont détruits
; en Indonésie les superficies concernées sont identiques.
La destruction des forêts
de la zone intertropicale humide est dramatique car si elles ne couvrent
que 7% des terres émergées ces forêts abritent environ
75% des espèces vivantes dont la plupart sont encore à découvrir.
Nombre d’espèces propres
aux principaux types de biomes (in Ramade, 1995, p. 422).
| Aire biogéographique | nbre. d’espèces connues
(en millions) |
nbre. total d’espèces | (estimations en millions) |
| Boréale | 0,1 | 0,1 | 0,1 |
| Tempérée | 1,0 | 1,2 | 1,3 |
| Tropicale | 0,6 | 3,7 | 8,6 |
| Total | 1,7 | 5 | 10 |
Les forêts alluviales
sont victimes des politiques d’aménagement des lits fluviaux engagées
depuis le XVIIIème siècle (cf. chapitre 3). La déconnexion
du cours d’eau aménagé de sa plaine alluviale a détruit
la mosaïque des écosystèmes qui composait la plaine
inondable et spécialement les milieux semi-aquatiques qui ne sont
plus régénérés par les crues. L’abaissement
des nappes phréatiques du fait de l’endiguement des lits mineurs
entraîne à plus ou moins long terme la disparition des forêts
alluviales.
Le drainage des prairies humides,
des marais et des tourbières, soit pour les convertir en terres
agricoles soit pour le captage de l’eau a entraîné la disparition
de 25 à 50% des zones humides de la planète. En France et
dans l’Union Européenne des subventions continuent à être
versées aux agriculteurs qui entreprennent des travaux de drainage.
Mais dans le même temps des terres agricoles sont mises en jachère
pour limiter les surproductions. Cette incohérence montre très
clairement que les préoccupations des gouvernements sont davantage
politiques qu’environnementales. En France notamment il s’agit de satisfaire
les revendications d’une composante sociale devenue très minoritaire
mais encore puissante politiquement.
Le monde méditerranéen
a été le plus touché par l’assèchement des
zones humides. En Italie où les travaux de drainage ont démarré
au moins à partir de l’époque romaine, elles ont quasiment
disparu.
Aux Etats-Unis la superficie
des zones humides a diminué de plus de la moitié depuis l’arrivée
des européens. Dans l’Iowa il ne subsiste qu’environ 10 000ha des
900 000ha originels.
Les eaux continentales et océaniques subissent une emprise humaine de plus en plus forte. Les dégradations subies sont de nature diverse :1-3-1-2/- Les atteintes portées aux écosystèmes fluviaux, lacustres et océaniques.
Concernant les écosystèmes
marins et côtiers retenons simplement qu’une mer comme la Baltique
est actuellement entièrement dystrophisée. Que tous les rivages
de la mer Méditerranée subissent une pression humaine telle
que la plupart des écosystèmes côtiers sont détruits
ou au mieux considérablement appauvris d’un point de vue biologique.
Les dernières portions de littoral encore partiellement préservées
dans le cadre de parcs naturels sont toutes très menacées
du fait en particulier de la pression touristique (péninsule de
Scandola et désert des Agriates en Corse).
De nombreuses espèces
animales ont vu leurs effectifs chuter considérablement du fait
des rejets de substances toxiques dans les mers. Ainsi par exemple les
populations de Sterne caugek atteignaient 40000 couples en 1950 sur les
côtes hollandaises. En 1961 il n’en restait plus que 150. L’autopsie
des cadavres a montré que la mortalité des oiseaux et spécialement
des juvéniles était due à deux insecticides qui polluaient
le réseau trophique de la Sterne caugek (concentration des toxiques
le long d’une chaîne alimentaire).
Un autre exemple concerne l’intrusion
du mercure dans les chaînes alimentaires. Sa concentration dans les
tissus de certains poissons est parfois énorme jusqu’à 10ppm
alors que les teneurs normales sont comprises entre 0,1 et 0,2ppm. Les
conséquences pour les animaux et l’homme qui se nourrissent de ces
poissons contaminés sont catastrophiques. Ainsi la catastrophe de
la baie de Minamata au Japon en 1956 a clairement mis en évidence
les dangers de cette pollution pour l’espèce humaine.
Les lacs représentent
0,25% des réserves d’eau douce de la planète et ils concentrent
sur leurs rives des populations nombreuses et une activité économique
importante : lac Léman, Grands lacs américains, Caspienne...etc.
L’emprise humaine sur les écosystèmes
lacustres s’est accentuée très sensiblement au cours du XXème
siècle. Certains d’entre eux ont subi des dégradations telles
qu’un retour à la normale prendrait plusieurs siècles et
nécessiterait des mesures draconiennes coûteuses et souvent
dommageables à court et moyen termes pour les économies locales.
Les Grands lacs américains (le lac Eriè surtout), l’Aral,
le lac Sevan en Arménie, le lac Piassino en Sibérie, les
lacs Ebinor et Lob Nor en Chine... sont dans cette situation.
Les plus touchés sont
les lacs endoréïques dépourvus d’émissaires -Tchad,
Aral, Lob Nor...- qui ne se renouvellent que par évaporation et
s’oxygènent très mal. Ces lacs servent de pièges pour
tous les éléments polluants en provenance de tout le bassin
versant et, dans les régions sèches, les eaux des cours d’eau
qui les alimentent sont fréquemment déviées pour l’irrigation.
Les lacs pourvus d’émissaires
connaissent une situation a priori meilleure puisque leurs eaux se renouvellent
et s’oxygènent grâce aux cours d’eau qui les alimentent et
qui s’en échappent. Mais le processus de remplacement des eaux d’un
lac est lent. Par exemple le Rhône met 10 ans à remplacer
entièrement les eaux du lac Léman.
En Eurasie et Amérique
du Nord tempérées les lacs sont généralement
d’origine glaciaire. Ce sont des lacs jeunes, profonds, pauvres en éléments
nutritifs, bien oxygénés. On les qualifie d’oligotrophe.
Au fil des millénaires
un lac va peu à peu accueillir des sédiments et des éléments
nutritifs en provenance du bassin versant. La profondeur va donc diminuer
et la production primaire augmenter. La remontée du fond se poursuivant
les eaux vont subir d’importants changements : disparition des stratifications
thermique et chimique, augmentation des températures, accroissement
de la concentration en éléments nutritifs, augmentation de
la production primaire. Le lac va s’eutrophiser. La surface immergée
va s’étendre et la profondeur diminuer ce qui favorise l’installation
des plantes aquatiques et semi-aquatiques.
Dans une dernière phase
de son existence le lac devient une étendue marécageuse parfois
occupée par une tourbière (marais de Limagne, gourd des Aillères).
Mais cette tourbière finira par s’assécher et la forêt
succédera au marais.
Ce processus de comblement
d’un lac, qui dans des conditions naturelles se déroule à
l’échelle des temps géologiques, s’accélère
considérablement avec l’intervention humaine. La phase d’eutrophisation
peut survenir quelques décennies seulement après le développement
de l’agriculture moderne, l’installation d’industries et de zones urbaines
sur le bassin versant. L’usage des engrais azotés, des phosphates,
le déversement dans les lacs des effluents en provenance des industries,
l’érosion sur les versants, sont autant de cause de cette eutrophisation
artificielle que l’on qualifie de dystrophisation.
La dystrophisation va de pair
avec une modification radicale de la flore et de la faune lacustre.
A l’échelle planétaire
le cas le plus dramatique est celui du lac d’Aral (voir chapitre 3).
[Pour les écosystèmes
fluviaux voir le chapitre 3]
La pollution des sols est d’abord liée à l’apport de métaux lourds par la fumure. En effet pour des raisons de prix de revient les fertilisants ne sont pas purifiés. Ainsi les engrais chimiques utilisés par l’agriculture -nitrates, phosphates...- renferment à l’état de traces de nombreux métaux et métalloïdes toxiques qui, peu mobiles, s’accumulent dans les horizons supérieurs du sol.1-3-1-3/- Pollution des sols, érosion des sols, salinisation et latéritisation.
L’érosion des sols qui est le fait des eaux et du vent résulte de plusieurs facteurs :
La salinisation des sols est
un autre aspect de la dégradation des sols. Elle affecte les régions
semi-arides et arides où la mise en culture de sols halomorphes
(solontchak, solonetz) s’accompagne d’irrigation et de drainage le plus
souvent mal maîtrisés. A noter que c’est un problème
auquel sont confrontées les sociétés humaines depuis
plusieurs millénaires notamment en Basse Mésopotamie. Mais
le phénomène a pris de l’ampleur avec l’accroissement considérable
des surfaces irriguées dans la deuxième moitié du
XXème siècle.
La salinisation a plusieurs
causes qui souvent se combinent :
La latéritisation est
un processus qui affecte les sols ferrallitiques des régions de
forêt et de savane arborée. Il menace directement toutes les
zones forestières en cours de déboisement. Une fois la forêt
éliminée le sol est exposé au soleil et aux pluies
violentes. On assiste alors en saison sèche à une migration
des oxydes de fer vers les horizons supérieurs du sol qui peu à
peu se transforment en une cuirasse latéritique couleur brique et
totalement impropre à la culture.
Dans les régions à
saisons alternées où cette cuirasse peut exister en profondeur,
l’élimination de la forêt entraîne le décapage
des horizons supérieurs du sol par les pluies violentes et la mise
à jour de la cuirasse. Ainsi au Vietnam les sols des forêts
pluvieuses défoliées par l’armée américaine
pendant la guerre se sont transformés en cuirasse au bout d’une
quinzaine d’années.
L’extermination de la faune sauvage depuis le Paléolithique est due à quatre facteurs :1-3-1-4/- L’accentuation des menaces qui pèsent sur la faune sauvage.
On a vu dans des paragraphes précédents que l’Homme avait éliminé de nombreuses espèces terrestres dès le Paléolithique. Par la suite l’augmentation de la population humaine a entraîné une accentuation de la pression sur les biocénoses. Enfin avec l’avènement de la société industrielle et son expansion planétaire, les dommages infligés à la faune ont pris une ampleur considérable et de très nombreuses espèces ont disparu.
En Europe de nombreux mammifères, parmi lesquels de très nombreux prédateurs, ont été pratiquement éliminés au cours des XVIIIème, XIXème et XXème siècles :
Ailleurs dans le monde les exemples d’espèces disparues sont multiples. Ainsi l’Afrique du Sud, colonisée par les européens dès le XVIIème siècle, a vu disparaître l’Hippotrague bleu, les zèbres de Burchell et les Quagga, leur proche parent. Le statut de beaucoup d’autres espèces est méconnu :
Les oiseaux ont payé un très lourd tribut à des espèces qui comptaient plusieurs milliards d’individus ont été massacrés et ont totalement disparus :
Certes l’extinction d’une espèce
est un processus naturel et tout au long des temps géologiques des
périodes de régression de la faune survinrent : au Silurien
il y a 435 millions d’années, au Trias il y a 230 millions d’années
et encore au début du Tertiaire il y a 65 millions d’années,
période qui vit notamment disparaître les dinosaures (fig.
11). Cependant le rythme des disparitions d’espèces s’est brutalement
accéléré depuis le Paléolithique et ce du fait
de l’accentuation de l’emprise humaine. On estime par exemple à
151 le nombre d’espèces de vertébrés supérieurs
disparues au cours des 400 dernières années. C’est une vitesse
20 fois supérieure aux vitesses d’extinction naturelle. Or depuis
quelques dizaines d’années la vitesse d’extinction des espèces
s’est encore accélérée. Bien que les divergences entre
les experts soient importantes du fait de la difficulté qu’il y
a à déterminer précisément le nombre d’espèces
vivant sur la planète, on estime en général que la
vitesse actuelle d’extinction des espèces est de 1000 à 10000
fois supérieure à la vitesse naturelle telle qu’elle a pu
être mesurée à l’échelle des temps géologiques.
Il convient enfin d’avoir présent
à l’esprit de façon liminaire les mécanismes fondamentaux
de disparition des espèces. Trois facteurs peuvent être dégagés
:
# diminution des effectifs
d’une espèce donnée ; et la disparition d’une espèce
hôte, un oiseau par exemple, entraînera automatiquement celle
d’une multitude de parasites de type poux, puces, vers, bactéries
et champignons divers... mais aussi de plantes supérieures. Ainsi
l’extermination du Dodo a provoqué la quasi-extinction d’un arbre
du genre Calvaria dont les fruits étaient à la base du régime
alimentaire du Dodo, qui de ce fait dispersait les graines. Depuis 3 siècles
cet arbre ne s’est plus reproduit et il ne reste que quelques sujets vieillissant.
# Disparition d’espèces
qualifiées de « clefs de voûte » qui jouent un
rôle majeur dans la structuration des peuplements et dans la pérennité
des habitats. La Loutre de mer (Enhydra lutris) est une de ces espèces
indispensables à l’équilibre des biocénoses. Son extermination
au XIXème sur la côte pacifique des USA entraîna le
pullulement des oursins dont elles se nourrissaient. Ceux-ci détruisirent
ainsi les prairies d’algues qui servent d’abris et de nourriture à
une multitude d’animaux marins qui, ne trouvant plus de quoi se nourrir,
disparurent à leur tour.
# Réduction ou fragmentation
des biotopes.
Pour conclure ce paragraphe rappelons que le nombre d’espèces vivantes connues, animales et végétales, est de l’ordre de 1,4 à 1,7 million dont 750 000 insectes. Des estimations moyennes obtenues à partir d’études conduites notamment sur des portions expérimentales de forêts équatoriales, indiquent clairement que le nombre total d’espèces vivantes serait au moins 10 fois supérieur. Autrement dit la richesse des biocénoses terrestres est extraordinaire ; c’est pour l’espèce humaine un gisement fantastique de nourriture, de médicaments... Il reste à inventorier correctement la biosphère pour en évaluer précisément les potentialités et adapter nos modes d’exploitation afin de garantir la pérennité des ressources.
La prise de conscience progressive depuis le XIXème siècle de l’intérêt pour la survie de l’humanité d’une protection et d’une meilleure gestion de la biodiversité a conduit à la mise en œuvre de véritables politiques de conservation de la nature. Bien qu’il existe à la fin du XXème siècle une volonté politique de plus en plus affirmée de mieux gérer la faune et la flore, une pression des opinions publiques de plus en plus conscientes des enjeux, les freins à la conservation de la nature restent nombreux et puissants :1-3-2/- Les politiques de conservation de la nature.
La diversité écologique ou biodiversité est la variété des espèces vivantes qui peuplent la biosphère (Ramade, p. 498). Le concept est apparu dans les années 80 et a été officialisé lors de la conférence de Rio.1-3-2-1/- Pourquoi préserver la diversité écologique ?
Les arguments en faveur d’une
politique planétaire de conservation des biocénoses et de
leurs biotopes sont nombreux :
# d’un point de vue économique
il est impératif de conserver la plus grande diversité génétique
qui soit afin de pouvoir disposer en permanence de nouvelles espèces
qui permettent d’améliorer qualitativement et quantitativement l’alimentation
humaine. Ainsi on constate qu’une vingtaine d’espèces végétales
seulement assurent 80% de la production agricole mondiale (le blé,
le maïs et le riz assurent à eux seuls 50% des récoltes).
La recherche biologique et agronomique travaille à accroître
les rendements de ces cultures alors même que l’on dispose d’une
multitude de plantes aux potentialités énormes. Ainsi par
exemple le haricot ailé de Nouvelle-Guinée (Psophocarpus
tetragonolobus) est presque entièrement comestible et il peut pousser
de 50 cm par jour !!! De nombreuses plantes du monde tropical humide sont
concernées. Leur mise en culture dans leur milieu d’origine est
bien plus aisée et bien moins coûteuse que celle de céréales
importées au prix fort d’Europe occidentale ou des Etats-Unis. Mais
les grandes firmes agro-alimentaire occidentales défendent leurs
intérêts financiers et cherchent à freiner par tous
les moyens la diversification des cultures. D’ailleurs depuis plus d’un
siècle la tendance a été à la disparition des
cultures vivrières dans les pays du sud et à leur remplacement
par des cultures spéculatives dont les plants ou les graines sont
fournis par les occidentaux.
Le problème se pose
de la même façon pour l’élevage. Les occidentaux ont
imposé au monde entier leurs souches de bovidés alors que
des espèces autochtones, bien mieux adaptées aux conditions
écologiques des latitudes intertropicales, pourraient parfaitement
satisfaire les besoins. Ramade cite l’exemple d’une espèce d’antilopes
de la savane soudanienne (Oryx beisa) qui fut jadis apprivoisée
et élevée par les Egyptiens.
# Toujours d’un point de vue
économique il est impératif de pouvoir à tout moment
régénérer génétiquement les espèces
domestiques. Le risque d’une affection cryptogamique par exemple ou du
développement d’une parasitose, d’une épizootie, est important
et pourrait conduire à des catastrophes planétaires. Les
productions mondiales ne reposant que sur quelques espèces, qu’une
maladie survienne et c’est la quasi totalité des récoltes
et des cheptels qui est anéantie. Ainsi la plupart des caféiers
du Brésil sont issus d’une seule plante. Il y a quelques années
90% de la production française de pommes de terre provenait d’une
seule espèce, la Bintje. Et cette sélection des espèces
les plus rentables conduit à la disparition des variétés
traditionnelles et par conséquent à un appauvrissement de
la diversité génétique. Or seule la diversité
génétique peut nous préserver des risques d’effondrement
des productions mondiales pour causes de maladies. Ainsi, il y a 20 ans,
le manioc domestique a été sauvé grâce au croisement
de plants cultivés malades et de plants sauvages résistants
à certaines affections cryptogamiques. La vigne européenne
au XIXème siècle a été sauvée du phylloxera
(puceron) par création d’hybride et par greffe avec des plants américains
adaptés au puceron.
# La préservation du
stock génétique est fondamentale encore en matière
de recherche pharmaceutique et chimique. Plusieurs substances utilisées
dans le traitement des cancers proviennent de plantes. Des cardiotoniques,
des corticoïdes, des tranquilisants... sont élaborés
à partir de plantes. La destruction rapide de la forêt tropicale
en particulier prive ainsi l’humanité de substances médicamenteuses
nouvelles.
# D’un point de vue scientifique
la disparition d’espèces vivantes avant qu’elles aient pu être
étudiées est dramatique. La connaissance des mécanismes
qui président au fonctionnement des écosystèmes est
encore très largement insuffisante pour pouvoir estimer précisément
le poids de l’impact de l’Homme. Les interférences entre processus
naturels et action humaine doivent être mieux connus si l’on souhaite
mieux maîtriser certaines entreprises d’aménagement des milieux
physiques, mieux gérer à long terme l’exploitation des ressources
naturelles. Et il ne peut y avoir de bonne politique de conservation de
la nature sans une bonne connaissance scientifique de la nature. Sur quels
critères en effet doit-on baser ses choix des espèces à
protéger, des biomes à préserver de toute activité
humaine remettant en cause la capacité de ces milieux à se
régénérer ?
Il est urgent en particulier
de limiter très sensiblement l’exploitation des dernières
forêts de la zone équatoriale afin de laisser le temps aux
scientifiques d’approfondir la connaissance de ces écosystèmes
d’une richesse prodigieuse.
# F. Ramade insiste également
à juste titre sur la justification esthétique et culturelle
de la conservation. Celle-ci est indispensable à la santé
morale et physique de populations humaines vivant désormais essentiellement
dans de grandes villes. Le développement du tourisme et en particulier
celui d’un « écotourisme », mais encore les migrations
hebdomadaires des citadins qui le week-end quittent en masse les zones
urbaines pour les campagnes périphériques, montrent très
clairement le besoin de nature de nos concitoyens dont l’équilibre
psychique est mis à rude épreuve par la vie urbaine moderne.
Cette fonction récréative de la nature est primordiale. Les
opinions publiques en ont parfaitement conscience elles qui se mobilisent
de plus en plus depuis une trentaine d’années pour défendre
un environnement menacé par certains aménagements. Et cette
mobilisation concerne aussi bien la défense de l’Amazonie que celle
de quelques dizaines de platanes à Montmartre ou le long d’une route
nationale ! Ce besoin de nature a été parfaitement perçu
par de nombreux auteurs et ce depuis le XIXème siècle au
moins. Ainsi Charles Morgan écrivait-il en 1843 : »Ce n’est
pas une exagération sentimentale, mais une simple vérité
que d’affirmer que les oiseaux ont sur l’Homme une influence purificatrice
et rédemptrice. Dans ses heures les plus sombres, quand il lui semble
que sa propre espèce a pourri le monde entier, ils sont pour lui
le témoignage visible du contraire. »
On pourrait également insister sur le rôle majeur que joue le contact avec la nature dans le développement moteur et psychologique de l’enfant. On terminera en rappelant que des considérations éthiques doivent être mises en avant pour défendre l’idée de conservation de la nature. Aucune génération humaine ne peut se considérer comme propriétaire de la planète. Et chacune se doit de garantir la pérennité des ressources afin de veiller au maintien d’une véritable égalité entre les générations. Ce fondement moral de la protection de la nature débouche sur un nouveau concept éthique, celui du droit à la survie de tout être vivant et de son corollaire, le devoir pour l’humanité de le préserver (F. Ramade, p. 536).
On peut conclure en disant qu’il n’y a pas a priori d’incompatibilité entre d’une part le besoin des Hommes d’exploiter les milieux physiques afin d’assurer leur quotidien et leur bien-être, et d’autre part la préservation de la diversité biologique indispensable à la survie de l’espèce humaine, ou tout au moins à une existence décente et supportable pour le plus grand nombre. C’est ce que R. Passet (1989) à remarquablement résumé en écrivant : « Lorsque la nature que l’on transforme pour satisfaire les besoins humains se reconstitue d’elle-même, sa relation avec l’économique ne pose pas de problème. En revanche, lorsque l’impact des activités productives altère et menace de détruire les mécanismes régulateurs de la biosphère, on ne peut plus éluder la question du développement durable et du droit des générations futures sur cette planète que nous croyons leur léguer alors que nous la leur empruntons ».
La mise en œuvre d’une politique mondiale de protection de la nature passe par la définition d’objectifs fondamentaux, des objectifs qui ont été énoncés par l’UICN :1-3-2-2/- La mise en œuvre de la conservation et ses difficultés.
A l’échelle internationale différentes conventions ont été signées, des réseaux se mettent en place. En voici les principaux :
Il est donc évident qu’une
gestion rigoureuse des biotopes et des ressources planétaires est
incomparablement moins dommageable pour la biosphère et les sociétés
humaines.
La réintroduction d’espèces
végétales disparues d’une région donnée est
une entreprise le plus souvent difficile. En revanche la réintroduction
d’espèces animales donne des résultats assez satisfaisants.
Le recours à cette méthode de sauvetage d’une espèce
nécessite cependant une bonne connaissance de l’espèce et
une étude soignée de faisabilité. Par ailleurs gardons
présent à l’esprit de façon liminaire l’idée
que seule la préservation des habitats peut garantir la biodiversité.
La réintroduction d’espèce est une intervention coûteuse,
aléatoire, et à n’envisager que dans des situations extrêmes,
des situations qu’il convient d’éviter absolument.
La technique est utilisée depuis les années 1837-38, date de la réintroduction du Grand Tétras en Ecosse. Entre autres exemples de réintroductions réussies rappelons celles du bouquetin en Suisse en 1906, de l’Oryx d’Arabie (Oryx algazel) dans les années 1980 à Oman et en Arabie Saoudite, du Vautour fauve et du Vautour moine dans les Cévennes en France (décennies 1980-90).
L’entreprise est parfois complexe. Ainsi la réapparition de grands prédateurs, qui ont longtemps concurrencé l’homme, raison pour laquelle ils ont été éliminés, pose inévitablement des problèmes qui relèvent à la fois de l’économie et de la psychosociologie. Ainsi en est-il de la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, de celle du lynx, et de celle du loup.
Dans d’autres cas l’écologie de l’espèce est complexe et les sites favorables à la réintroduction sont peu nombreux. L’urbanisation, le développement du réseau routier, l’extension du domaine agricole, la pollution et l’augmentation de la fréquentation touristique ont réduit sensiblement l’aire de répartition initiale de l’espèce. Ainsi la reconstitution des effectifs du Gypaète barbu dans le massif du Mont-Blanc est laborieuse.
Si la plupart des réintroductions se font à partir d’animaux prélevés dans des régions du monde où ceux-ci sont encore relativement abondants, il est de nombreux cas où on a dû avoir recours à des spécimens pris dans des parcs zoologiques, l’espèce ayant totalement disparu à l’état sauvage. On connaît déjà l’exemple du Bison d’Europe ; on peut citer encore celui du Cheval de Przewalski.
Le recours à la reproduction en captivité est d’ailleurs fréquent pour les espèces les plus menacées. L’exemple le plus caractéristique est celui du Condor de Californie (Gymnogyps californianus). Bien que protégée officiellement depuis le début du siècle, sa population ne cessa de décliner du fait notamment de la chasse et de l’échec des pontes causé par les pesticides. En 1986 il ne restait plus que 3 spécimens dans la nature et 24 en captivité. Depuis un programme de sauvegarde a été lancé. L’unique œuf pondu par chaque femelle est immédiatement retiré et mis en couveuse. La femelle remplace alors sa ponte ce qui permet d’avoir 2 œufs chaque année contre un dans la normalement. Petit à petit l’effectif de ces rapaces augmente. Une première tentative de réintroduction a d’ailleurs été tentée récemment avec 3 spécimens qui malheureusement n’ont pas survécu, victimes d’accidents ou du braconnage. La reproduction en captivité comme moyen de sauvegarde est aussi utilisée pour les mammifères : ex. du Rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) et du Gavial du Gange (Gavialis gangeticus).
Enfin l’utilisation des techniques
de génie génétique devrait permettre dans les prochaines
années de sauver des espèces dont les effectifs sont tombés
trop bas pour qu’une reproduction dans des conditions normales, même
en captivité, puisse assurer la remontée des populations.
Quoiqu’il en soit le sauvetage
de toutes ces espèces menacées est une entreprise délicate,
coûteuse et aux résultats souvent aléatoires car on
connaît encore très mal la biologie de beaucoup d’animaux.
Là encore comme pour les biotopes il est urgent de multiplier les mesures de prévention. De nombreux exemples montrent que la mise en réserve d’espaces bien choisis permet de sauver des espèces dont les effectifs peuvent se reconstituer assez rapidement. Cette protection des biotopes doit cependant s’accompagner d’un suivi scientifique et surtout médical. Ces populations très peu nombreuses peuvent en effet être définitivement éliminées par une épizootie. Parmi les exemples de reprise rapide des effectifs d’animaux au bord de l’extinction citons celui du Takahé (Notornis mantelli). Cet oiseau aptère de Nouvelle-Zélande était considéré comme disparu jusqu’en 1948 date à laquelle une douzaine d’individus furent découverts dans l’île du Sud. La zone fut mise en réserve et depuis la population n’a cessé d’augmenter depuis atteignant 260 spécimens dès 1991.
Ces mises en réserve ne doivent pas se faire cependant contre l’Homme mais avec l’assentiment des autorités et des populations locales. C’est la condition sine qua none de leur réussite. Il est fondamental pour l’avenir des politiques de protection de la faune et de la flore que les mesures de sauvegarde n’aille pas à l’encontre des besoins de développement des sociétés humaines concernées, notamment dans le Tiers-Monde. Protection de la nature doit rimer avec amélioration des conditions de vie pour les populations locales. Ainsi les financements apportés par le WWF et les Pays-Bas pour la création en 1992 du sanctuaire de Cat Tien destiné à sauver les Rhinocéros du Vietnam ont permis de promouvoir l’écotourisme, de créer des emplois de gardes du parc, d’améliorer les transports ... En aidant les populations locales à trouver des revenus on leur donne la possibilité de ne plus être dépendantes des ressources naturelles, de la chasse, du braconnage...
Une véritable gestion
des ressources naturelles.
On prendra ici l’exemple de
la surpêche qui nous l’avons vu a conduit à l’amenuisement
des stocks de poissons, une source de protéines pourtant vitale
pour la population mondiale. Ce problème de l’overfishing est pourtant
simple à résoudre. L’exemple de la politique de gestion du
flétan mise en place par les Américains depuis 1927 le démontre.
Le flétan est un poisson très recherché dont le commerce
est extrêmement lucratif. On le pêche dans les eaux froides
de l’Atlantique Nord et du Pacifique Nord. Aux Etats-Unis toute l’activité
de la pêche au flétan est concentrée dans la région
de Dutch Harbor, un port de l’île d’Unalaska une des très
nombreuses îles de l’archipel des Aléoutiennes. L’évolution
des pêcheries de flétan est étroitement contrôlée
depuis plus de 70 ans par un organisme de recherche et de gestion. La dynamique
des populations est parfaitement connue et des quotas de pêche sont
définis en fonction de l’état des populations. Ainsi jamais
depuis que l’on pêche ce poisson ses populations n’ont été
aussi nombreuses et des spécimens d’une taille remarquable sont
régulièrement capturés.
Conclusion
Le développement à
l’échelle planétaire des politiques de conservation de la
nature est une nécessité urgente. Des biotopes et des biocénoses
disparaissent chaque année et l’appauvrissement de la biosphère
est loin d’être stoppé malgré les mesures prises depuis
un peu plus d’un siècle. Il y va de l’intérêt de la
population mondiale dont le cadre de vie ne cesse de se dégrader
particulièrement dans les pays du sud.
Si les forêts équatoriales
sont les plus menacées, il est indispensable de rappeler que les
atteintes portées à la biodiversité dans le monde
occidental sont nombreuses. Ainsi, en France, aucun parc national ne dispose
de statuts conformes à la réglementation prévue par
l’UICN ; les Réserves de Biosphère sont rares ; le laxisme
de l’Etat en matière d’urbanisation du littoral méditerranéen
et la corruption qui règne dans cette région ont conduit
à la destruction quasi totale des biomes méditerranéens
; le projet de création de parc national en Guyane est toujours
dans les cartons ; la législation européenne en matière
de protection de la nature n’est pas toujours respectée (ainsi la
directive oiseaux, qui concerne les périodes d’ouverture de la chasse
aux oiseaux migrateurs, un texte dont la France est pourtant à l’origine).