1-3/- La conservation de la nature

« Ce qui va contre la nature est injuste,
mauvais et ne résiste pas au temps. »
A. Von Humboldt

L’exploration de la Terre et la connaissance scientifique de la biosphère progressent très rapidement au XIXème siècle. L’Homme occidental comprend peu à peu que les ressources naturelles de la planète sont limitées alors même que la croissance de la population mondiale s’accélère et ne semble pouvoir se stabiliser qu’à de très hauts niveaux (fig. 8).
La prise de conscience de la dégradation de la biosphère et des conséquences prévisibles sur le devenir de l’espèce humaine date donc du XIXème siècle. « Les hirondelles disparaissent des environs de Chantilly » écrivait en 1880 Xavier Raspail (Yeatman, 1971).

On commence ainsi à protéger des espaces menacés :

Mais ce sont les Américains les véritables initiateurs d’une politique de sauvegarde de la nature. Aux Etats-Unis en 1864 le président Lincoln crée par décret la réserve de Mariposa Grove pour protéger une forêt de Séquoia géants qui deviendra plus tard le parc national de Yosemite en Californie. Le premier parc national américain est créé en 1872, c’est celui de Yellowstone. Il était destiné entre autre à sauver le bison d’Amérique dont il ne restait à l’époque plus que 360 individus.
Ce soucis de la protection de la nature est relayé par les Britanniques qui fondent en 1881 la Royal Society for Birds Preservation, première société savante dont la vocation est la sauvegarde d’espèces animales menacées. En 1900 ils créent le National Trust qui a pour mission la protection des espaces littoraux et lacustres.
L’Europe continentale prit du retard en matière de conservation de la Nature : les premiers parcs nationaux sont suédois et ne sont mis en place qu’en 1908 (parcs de Sarek et de Stora Sjöfallet). Quant à la France elle fut et demeure l’un des pays les moins disposés à mettre en place une véritable politique de conservation de la Nature. Le Parc National de la Vanoise n’est créé qu’en 1963 et le Conservatoire du Littoral et des rivages lacustres en 1975 !!!

En Afrique, en Asie et en Amérique du Sud les réserves et parc nationaux datent essentiellement de la seconde moitié du XXème siècle.
A l’échelle internationale une véritable prise de conscience collective ne survint qu’après 1945. En 1948 fut créée L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN devenu récemment l’Alliance Mondiale pour la Nature) dont l’action sera renforcée par les collaborations engagées avec d’autres ONG comme la FAO (Food and Agriculture Organisation, Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) et l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, les Sciences et la Culture) ou avec des organismes privés à but non lucratif créés généralement à l’initiative des anglo-saxons tels le World Wildlife Found (WWF) ou la Comité International de Protection des Oiseaux (CIPO, Cambridge).

La mise en place progressive de politiques nationale et internationale de conservation de la nature résulte d’une prise de conscience de l’appauvrissement de la biosphère. Cette prise de conscience est d’autant plus forte depuis quelques décennies que la dégradation des écosystèmes commence à avoir des conséquences économiques et sanitaires dommageables pour les sociétés humaines. Les opinions publiques s’inquiètent, des groupes de pressions écologistes se constituent et les pouvoirs publics se voient dans l’obligation de réagir. Parallèlement, investir dans la préservation ou la restauration des milieux naturels et de leurs ressources devient rentable ce qui incite de plus en plus de sociétés et d’entreprises à s’impliquer directement ou indirectement dans la protection de la nature.

1-3-1/- L’accélération de la dégradation des biocénoses depuis 1850.
Comme nous l’avons vu dans la première partie de ce chapitre, c’est principalement à partir du Néolithique que l’exploitation des milieux physiques par l’Homme affecte la biosphère de façon irréversible.
L’extension des zones cultivées, des zones urbaines, le développement du tourisme de masse, la chasse de loisir ou industrielle et la pollution liée notamment aux activités industrielles sont à l’origine du recul des milieux naturels et de la destruction des biocénoses.
La dégradation des biocénoses présente de nombreux aspects qui, pour les besoins du cours, seront présentés séparément. Rappelons simplement que la biosphère constitue un tout, un système dont toutes les composantes sont en interaction. Ainsi la disparition d’une forêt entraîne la disparition de la faune qui la peuplait. Et la suppression ou l’introduction par l’Homme de certains animaux, notamment les grands prédateurs ou les grands herbivores, modifie les chaînes trophiques et par voie de conséquences la couverture végétale.
1-3-1-1/- La destruction de la végétation
Ce thème pourrait à lui seul constituer un cours à part entière. Nous ne le traiterons que dans ces grandes lignes. Nous rappellerons ici les principales menaces qui pèsent sur les grandes formations végétales et sur certains biomes très spécifiques, principalement des écotones d’une très grande richesse écologique.
La destruction de la végétation est d’abord le résultat de la déforestation. La consommation de bois augmente très rapidement notamment du fait de la progression constante de la production de papier. En 1958 on abattait 1,2 milliards de m3 de bois ; en 1992 on atteignait 3,5 milliards de m3.

Mais la dégradation est aussi qualitative puisque le développement de la sylviculture conduit à substituer des peuplements monospécifiques composés fréquemment d’espèces allochtones aux formations forestières originelles. Ces peuplements aboutissent systématiquement à une réduction du spectre biologique et parfois à la destruction de la structure pédologique des sols. Ainsi les plantations de résineux qui se sont multipliées en France depuis 1960 -Epicéa, Douglas- sont d’une pauvreté biologique affligeante.
Actuellement la forêt primaire a quasiment disparu d’Europe où on ne la retrouve qu’à Bialowieza à la frontière polono-biélorusse. Aux Etats-Unis il ne reste que 18 millions d’ha de forêts primaires sur les 365 millions initiaux (fig. 9). Au Canada la taïga est exploitée de façon systématique et elle en recul très net depuis quelques décennies. 1/3 seulement de la forêt primitive demeure. La taïga sibérienne est également affectée par les coupes de bois mais également par la pollution. 10 millions d’ha ont été coupés en Sibérie dans les années 50.
La forêt méditerranéenne est le biome forestier qui a le plus souffert notamment du fait des incendies et du surpâturage.
Ailleurs, en Asie, le désert du Thar a progressé de 13000ha/an au cours du dernier demi-siècle dans un secteur jadis boisé.
Enfin les forêts des zones équatoriales et tropicales humides, peu affectées par la déforestation jusqu’en 1950, ont été victimes depuis d’une surexploitation qui entraîne leur régression à une vitesse alarmante : 154 000 km²/an entre 1980 et 1990. Ainsi au Ghana la surface boisée a diminué de 85% en 50 ans pour céder la place à des cultures industrielles comme celle du cacaoyer.
On estime qu’à l’heure actuelle la forêt africaine n’occupe que 40% de son aire d’extension géographique d’origine. A Madagascar se sont seulement 30% de la superficie du pays qui sont encore couverts de forêts contre 75% il y a 100 ans. Et une grande partie des forêts sont des forêts secondaires et des plantations.
En Asie la forêt de Kalimantan est l’objet d’une exploitation effrénée.
La forêt amazonienne recule rapidement et ce malgré un ralentissement du rythme de la déforestation. Quoiqu’il en soit 16% de la surface totale de la forêt a déjà été détruite et ce sans qu’aucun objectif de développement agricole n’ait été atteint. En fait seuls 3% des terres du bassin amazonien sont adaptées à la mise en culture. La plupart des sols n’ont en effet aucune valeur agronomique et sont très sensibles à l’érosion une fois la protection que constitue la forêt disparue. Ainsi par exemple à Lata dans le nord du Mato Grosso la tentative de mise en culture initiée par le gouvernement brésilien à la fin des années 50 a abouti en 5 ans à la destruction des sols et à la mise en place d’une cuirasse latéritique totalement inculte.

La déforestation n’est pas seulement le résultat de l’exploitation du bois mais elle est aussi un moyen de gagner des terres destinées à l’agriculture extensive ou de préparer l’exploitation des ressources minières. C’est pourquoi les périodes de sécheresse dues notamment ces dernières années (1997 entre autre) au phénomène El-Nino, ont été l’occasion pour de nombreux exploitants potentiels -privés, multinationales, Etats- de se débarrasser rapidement de la forêt en allumant des incendies. A cela s’est ajoutée la pratique traditionnelle de la culture sur brûlis par les Indiens. Les incendies, que les autorités locales n’ont pas eu les moyens ou la volonté de combattre efficacement, prirent rapidement des proportions gigantesques, affectant les savanes et les forêts. Les images satellites permettent de constater l’étendue des zones affectées : à Kalimantan des superficies égales à celles de la Belgique ont été détruites soit 30 000 km² ou 3 000 000ha ; au Brésil environ 2 millions d’ha sont détruits ; en Indonésie les superficies concernées sont identiques.
La destruction des forêts de la zone intertropicale humide est dramatique car si elles ne couvrent que 7% des terres émergées ces forêts abritent environ 75% des espèces vivantes dont la plupart sont encore à découvrir.
Nombre d’espèces propres aux principaux types de biomes (in Ramade, 1995, p. 422).
 
Aire biogéographique  nbre. d’espèces connues  
   (en millions) 
nbre. total d’espèces  (estimations en millions) 
Boréale   0,1  0,1     0,1 
Tempérée  1,0  1,2  1,3 
Tropicale 0,6  3,7   8,6
Total    1,7   5   10 
Ainsi des millions d’espèces animales et végétales, macroscopiques et microscopiques, sont menacées de disparition avant même que l’Homme ait pu les découvrir, les étudier et examiner le parti qu’il pouvait en tirer.
D’autres types bien spécifiques de forêts sont actuellement en voie de disparition : se sont les mangroves et les forêts alluviales. Dans les deux cas nous avons là des écotones extrêmement riches mais d’une grande fragilité.
Les mangroves sont éliminées soit pour développer des zones industrielles ou urbaines comme en Floride ou sont converties en rizière comme en Asie du Sud-Est.
Ces formations végétales occupent 75% des basses côtes tropicales et elles sont indispensables à la survie de la plupart des espèces de poissons entrant dans l’alimentation humaine (60% des prises commerciales de poisson).
La protection des mangroves est donc indispensable et ce d’autant plus que la restauration de ces milieux est extrêmement difficile et très coûteuse (cf. vidéo sur le Rio Magdalena, Monpos, Amazonie, Colombie).

Les forêts alluviales sont victimes des politiques d’aménagement des lits fluviaux engagées depuis le XVIIIème siècle (cf. chapitre 3). La déconnexion du cours d’eau aménagé de sa plaine alluviale a détruit la mosaïque des écosystèmes qui composait la plaine inondable et spécialement les milieux semi-aquatiques qui ne sont plus régénérés par les crues. L’abaissement des nappes phréatiques du fait de l’endiguement des lits mineurs entraîne à plus ou moins long terme la disparition des forêts alluviales.
Le drainage des prairies humides, des marais et des tourbières, soit pour les convertir en terres agricoles soit pour le captage de l’eau a entraîné la disparition de 25 à 50% des zones humides de la planète. En France et dans l’Union Européenne des subventions continuent à être versées aux agriculteurs qui entreprennent des travaux de drainage. Mais dans le même temps des terres agricoles sont mises en jachère pour limiter les surproductions. Cette incohérence montre très clairement que les préoccupations des gouvernements sont davantage politiques qu’environnementales. En France notamment il s’agit de satisfaire les revendications d’une composante sociale devenue très minoritaire mais encore puissante politiquement.
Le monde méditerranéen a été le plus touché par l’assèchement des zones humides. En Italie où les travaux de drainage ont démarré au moins à partir de l’époque romaine, elles ont quasiment disparu.
Aux Etats-Unis la superficie des zones humides a diminué de plus de la moitié depuis l’arrivée des européens. Dans l’Iowa il ne subsiste qu’environ 10 000ha des 900 000ha originels.

1-3-1-2/- Les atteintes portées aux écosystèmes fluviaux, lacustres et océaniques.
Les eaux continentales et océaniques subissent une emprise humaine de plus en plus forte. Les dégradations subies sont de nature diverse : Les conséquences pour les écosystèmes marins et continentaux sont évidemment multiples, variables et complexes. Il n’est pas possible ici de présenter cette diversité ni de rentrer dans le détail des processus en cause.

Concernant les écosystèmes marins et côtiers retenons simplement qu’une mer comme la Baltique est actuellement entièrement dystrophisée. Que tous les rivages de la mer Méditerranée subissent une pression humaine telle que la plupart des écosystèmes côtiers sont détruits ou au mieux considérablement appauvris d’un point de vue biologique. Les dernières portions de littoral encore partiellement préservées dans le cadre de parcs naturels sont toutes très menacées du fait en particulier de la pression touristique (péninsule de Scandola et désert des Agriates en Corse).
De nombreuses espèces animales ont vu leurs effectifs chuter considérablement du fait des rejets de substances toxiques dans les mers. Ainsi par exemple les populations de Sterne caugek atteignaient 40000 couples en 1950 sur les côtes hollandaises. En 1961 il n’en restait plus que 150. L’autopsie des cadavres a montré que la mortalité des oiseaux et spécialement des juvéniles était due à deux insecticides qui polluaient le réseau trophique de la Sterne caugek (concentration des toxiques le long d’une chaîne alimentaire).

Un autre exemple concerne l’intrusion du mercure dans les chaînes alimentaires. Sa concentration dans les tissus de certains poissons est parfois énorme jusqu’à 10ppm alors que les teneurs normales sont comprises entre 0,1 et 0,2ppm. Les conséquences pour les animaux et l’homme qui se nourrissent de ces poissons contaminés sont catastrophiques. Ainsi la catastrophe de la baie de Minamata au Japon en 1956 a clairement mis en évidence les dangers de cette pollution pour l’espèce humaine.
Les lacs représentent 0,25% des réserves d’eau douce de la planète et ils concentrent sur leurs rives des populations nombreuses et une activité économique importante : lac Léman, Grands lacs américains, Caspienne...etc.

L’emprise humaine sur les écosystèmes lacustres s’est accentuée très sensiblement au cours du XXème siècle. Certains d’entre eux ont subi des dégradations telles qu’un retour à la normale prendrait plusieurs siècles et nécessiterait des mesures draconiennes coûteuses et souvent dommageables à court et moyen termes pour les économies locales. Les Grands lacs américains (le lac Eriè surtout), l’Aral, le lac Sevan en Arménie, le lac Piassino en Sibérie, les lacs Ebinor et Lob Nor en Chine... sont dans cette situation.
Les plus touchés sont les lacs endoréïques dépourvus d’émissaires -Tchad, Aral, Lob Nor...- qui ne se renouvellent que par évaporation et s’oxygènent très mal. Ces lacs servent de pièges pour tous les éléments polluants en provenance de tout le bassin versant et, dans les régions sèches, les eaux des cours d’eau qui les alimentent sont fréquemment déviées pour l’irrigation.
Les lacs pourvus d’émissaires connaissent une situation a priori meilleure puisque leurs eaux se renouvellent et s’oxygènent grâce aux cours d’eau qui les alimentent et qui s’en échappent. Mais le processus de remplacement des eaux d’un lac est lent. Par exemple le Rhône met 10 ans à remplacer entièrement les eaux du lac Léman.
En Eurasie et Amérique du Nord tempérées les lacs sont généralement d’origine glaciaire. Ce sont des lacs jeunes, profonds, pauvres en éléments nutritifs, bien oxygénés. On les qualifie d’oligotrophe.
Au fil des millénaires un lac va peu à peu accueillir des sédiments et des éléments nutritifs en provenance du bassin versant. La profondeur va donc diminuer et la production primaire augmenter. La remontée du fond se poursuivant les eaux vont subir d’importants changements : disparition des stratifications thermique et chimique, augmentation des températures, accroissement de la concentration en éléments nutritifs, augmentation de la production primaire. Le lac va s’eutrophiser. La surface immergée va s’étendre et la profondeur diminuer ce qui favorise l’installation des plantes aquatiques et semi-aquatiques.
Dans une dernière phase de son existence le lac devient une étendue marécageuse parfois occupée par une tourbière (marais de Limagne, gourd des Aillères). Mais cette tourbière finira par s’assécher et la forêt succédera au marais.
Ce processus de comblement d’un lac, qui dans des conditions naturelles se déroule à l’échelle des temps géologiques, s’accélère considérablement avec l’intervention humaine. La phase d’eutrophisation peut survenir quelques décennies seulement après le développement de l’agriculture moderne, l’installation d’industries et de zones urbaines sur le bassin versant. L’usage des engrais azotés, des phosphates, le déversement dans les lacs des effluents en provenance des industries, l’érosion sur les versants, sont autant de cause de cette eutrophisation artificielle que l’on qualifie de dystrophisation.
La dystrophisation va de pair avec une modification radicale de la flore et de la faune lacustre.
A l’échelle planétaire le cas le plus dramatique est celui du lac d’Aral (voir chapitre 3).
[Pour les écosystèmes fluviaux voir le chapitre 3]

1-3-1-3/- Pollution des sols, érosion des sols, salinisation et latéritisation.
La pollution des sols est d’abord liée à l’apport de métaux lourds par la fumure. En effet pour des raisons de prix de revient les fertilisants ne sont pas purifiés. Ainsi les engrais chimiques utilisés par l’agriculture -nitrates, phosphates...- renferment à l’état de traces de nombreux métaux et métalloïdes toxiques qui, peu mobiles, s’accumulent dans les horizons supérieurs du sol.
Par ailleurs la surconsommation de fertilisants, encouragée par les industries chimiques, perturbe profondément certains cycles biogéochimiques tels ceux de l’azote et du phosphore.
Les pesticides (insecticides, fongicides, herbicides....) posent également de graves problèmes. D’une part ils sont chargés en arsenic, plomb.... qui se stockent dans les horizons superficiels des sols. D’autre part les composés organiques de synthèse, qui composent la majorité des pesticides, manquent de sélectivité et se révèlent particulièrement toxiques pour la faune et la flore en général. Certaines populations d’oiseaux en particulier ont été très affectées par l’usage de semences enrobées de pesticides. En Amérique du Nord les oies des neiges et les faucons de prairie ont été décimés par l’utilisation de l’heptachlore dans l’enrobage de graines de riz.
Par ailleurs lors de l’épandage une quantité importante de pesticides -jusqu’à 50% de la quantité initiale- est emportée par le vent. Les eaux de ruissellement et les eaux de percolation mobilisent également ces substances et les diffusent assez largement.
Les nouvelles générations de pesticides semblent moins toxiques et se dégradent plus rapidement que celles utilisées il y a 20 ans. L’augmentation de la consommation de ces substances a cependant abouti à une contamination générale des sols du monde. Par ailleurs si les insecticides les plus dangereux tels les organochlorés (DDT notamment) ne sont plus consommés dans les pays riches depuis environ 25 ans ils continuent à être très utilisés dans les pays en voie de développement (Inde notamment).
Or ces pesticides sont d’une grande stabilité et ils demeurent très longtemps dans les sols avant d’être dégradés : des études ont montré que sur une parcelle traitée au DDT il y a 17 ans, 39% de l’insecticide est encore stockés dans le sol.
Enfin les herbes, insectes et champignons développent des résistances aux pesticides ce qui impose un effort de recherche permanent au risque de voir des récoltes entières totalement ravagées par des organismes vivants devenus résistants.

L’érosion des sols qui est le fait des eaux et du vent résulte de plusieurs facteurs :

Enfin rappelons que l’érosion des sols peut conduire dans les régions semi-arides à la désertification.

La salinisation des sols est un autre aspect de la dégradation des sols. Elle affecte les régions semi-arides et arides où la mise en culture de sols halomorphes (solontchak, solonetz) s’accompagne d’irrigation et de drainage le plus souvent mal maîtrisés. A noter que c’est un problème auquel sont confrontées les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires notamment en Basse Mésopotamie. Mais le phénomène a pris de l’ampleur avec l’accroissement considérable des surfaces irriguées dans la deuxième moitié du XXème siècle.
La salinisation a plusieurs causes qui souvent se combinent :

Le résultat est une remontée et une accumulation des sels dans les couches superficielles du sol qui deviennent impropres à toute culture. Le phénomène est irréversible et les procédés de désalinisation des sols sont délicats à mettre en œuvre et surtout d’un coût prohibitif.
Ainsi le Pakistan a perdu 2 millions d’ha au cours des dernières décennies. Le phénomène touche gravement l’Inde, l’Afrique sahélienne, les Etats-Unis, l’Algérie, l’Egypte, l’Iraq, le bassin aralo-caspien (cf. chapitre 3 du cours)...

La latéritisation est un processus qui affecte les sols ferrallitiques des régions de forêt et de savane arborée. Il menace directement toutes les zones forestières en cours de déboisement. Une fois la forêt éliminée le sol est exposé au soleil et aux pluies violentes. On assiste alors en saison sèche à une migration des oxydes de fer vers les horizons supérieurs du sol qui peu à peu se transforment en une cuirasse latéritique couleur brique et totalement impropre à la culture.
Dans les régions à saisons alternées où cette cuirasse peut exister en profondeur, l’élimination de la forêt entraîne le décapage des horizons supérieurs du sol par les pluies violentes et la mise à jour de la cuirasse. Ainsi au Vietnam les sols des forêts pluvieuses défoliées par l’armée américaine pendant la guerre se sont transformés en cuirasse au bout d’une quinzaine d’années.

1-3-1-4/- L’accentuation des menaces qui pèsent sur la faune sauvage.
L’extermination de la faune sauvage depuis le Paléolithique est due à quatre facteurs :
#- la modification de la compétition entre les espèces du fait de la protection accordée par l’Homme à certaines espèces.
#- La transformation et la disparition des biotopes : les grandes forêts primaires détruites pour permettre le développement de l’agriculture, l’exploitation minière et pour une exploitation commerciale du bois. Outre la destruction systématique et totale de la forêt sur un espace donné c’est la fragmentation des habitats forestiers qui a des conséquences désastreuses pour la faune. La figure 10 montre un exemple de ce processus engagé depuis un peu plus d’un siècle aux Etats-Unis. Il existe en effet une relation étroite entre d’une part la dimension, la forme et l’éloignement des îlots boisés par rapport aux masses forestières et d’autre part la capacité des espèces à se maintenir sur ces îlots ou à se maintenir (idée inspirée de la théorie de la biogéographie insulaire énoncée en 1967 par deux américains, R. Mac-Arthur et E. Wilson).
#- La chasse qui, d’une manière générale, n’est plus vitale pour l’Homme depuis le Néolithique mais dont la pratique se maintient partout dans le monde. La chasse est d’abord un loisir pour une grande partie de l’humanité et ce depuis déjà des millénaires. Elle a longtemps été réservée aux rois et à leurs entourages. Avec l’arrivée des armes à feu la chasse est également devenue une véritable industrie, une activité mercantile (fourrure, plume, ivoire, médecine traditionnelle...). La pression de la chasse est très forte depuis le Paléolithique Supérieur. Et contrairement à une idée reçue les populations préhistoriques tuaient, chaque fois qu’elles le pouvaient, beaucoup plus d’animaux que ce qu’elles pouvaient consommer. Des observations allant dans le même sens ont été faites dans le Grand Nord canadien lorsque les Inuits reçurent des armes à feu au début du XXème siècle. Des observateurs assistèrent alors à des massacres inimaginables de caribous ou de phoques par les Inuits. On sait aussi avec certitude que les Polynésiens ont éliminé en Nouvelle-Zélande, avant l’arrivée des européens, 13 espèces de grands Moas, 9 autres espèces d’oiseaux aptères. A Hawaii les populations indigènes ont exterminé 39 espèces d’oiseaux. En matière de chasse il n’existe donc pas et il n’a jamais existé de sagesse humaine, de bon sens. Deux choses seulement peuvent empêcher l’extermination de la faune par l’Homme : l’absence d’armes modernes d’une part et la mise en place d’une réglementation par des états forts et non corrompus d’autre part.
#- La surpêche (overfishing) enfin ; la pêche a un statut différent de celui de la chasse car la contribution des poissons marins à l’alimentation de la population mondiale est fondamentale. Mais la surexploitation des pêcheries mondiales a atteint aujourd’hui des sommets : la croissance de la production des pêcheries est nulle depuis le début des années 90. Et un peu partout dans le monde des populations entières de poissons ont, soit disparu comme la Sardine du Pacifique), soit diminué au point de n’être plus exploitables (morues du grand banc de Terre Neuve). Pire, malgré un arrêt de la pêche depuis plusieurs années nombre de stocks de poissons ne se reconstituent pas : ex. des sardines du Pacifique. Une des raisons en est la compétition que font à ces espèces affaiblies des espèces sans intérêt économique qui ont pris la place des premières : ex. de l’Anchois de Californie (Engraulis mordax) qui a remplacé la Sardine du Pacifique.

On a vu dans des paragraphes précédents que l’Homme avait éliminé de nombreuses espèces terrestres dès le Paléolithique. Par la suite l’augmentation de la population humaine a entraîné une accentuation de la pression sur les biocénoses. Enfin avec l’avènement de la société industrielle et son expansion planétaire, les dommages infligés à la faune ont pris une ampleur considérable et de très nombreuses espèces ont disparu.

En Europe de nombreux mammifères, parmi lesquels de très nombreux prédateurs, ont été pratiquement éliminés au cours des XVIIIème, XIXème et XXème siècles :

L’histoire du Bison d’Europe (Bison bonasus) est édifiante : il fut éliminé d’Angleterre au VIIIème siècle, de Suède au XIème siècle, de France au XIVème , d’Allemagne orientale au XVIIIème. Il en restait 770 en 1832 en Pologne dans la forêt de Bialowieza. Leur nombre décrut sans cesse et les bisons restant furent finalement tous tués pendant la guerre de 1914-1918. Le bison d’Europe avait donc disparu à l’état sauvage. Il en restait cependant une quarantaine d’individus répartis dans plusieurs zoos. C’est à partir de ce cheptel que les effectifs furent reconstitués et l’espèce sauvée.
En Amérique du Nord le Bison (Bison bison) a également failli disparaître. Ses effectifs sont passés d’une trentaine de millions au début du XIXème siècle à 1000 environ en 1889. L’immense majorité de ces bovidés ont été tués uniquement pour le plaisir et parce qu’ils gênaient le développement agricole.

Ailleurs dans le monde les exemples d’espèces disparues sont multiples. Ainsi l’Afrique du Sud, colonisée par les européens dès le XVIIème siècle, a vu disparaître l’Hippotrague bleu, les zèbres de Burchell et les Quagga, leur proche parent. Le statut de beaucoup d’autres espèces est méconnu :

Et ce sont au total des centaines d’espèces qui sont au bord de l’extinction.

Les oiseaux ont payé un très lourd tribut à des espèces qui comptaient plusieurs milliards d’individus ont été massacrés et ont totalement disparus :

Au delà de ces exemples, c’est toute une partie de la vie animale, macroscopique et microscopique qui est en voie d’extinction (http://www.panda.org ; voir aussi le numéro spécial de l’Expansion consacré à la guerre économique autour de la protection des animaux, numéro spécial été 1999). Les spécialistes estiment que de nombreuses espèces ont disparu et disparaissent encore avant même d’avoir été connues. C’est particulièrement le cas dans les grandes forêts équatoriales dont l’inventaire faunistique n’a jamais été fait.

Certes l’extinction d’une espèce est un processus naturel et tout au long des temps géologiques des périodes de régression de la faune survinrent : au Silurien il y a 435 millions d’années, au Trias il y a 230 millions d’années et encore au début du Tertiaire il y a 65 millions d’années, période qui vit notamment disparaître les dinosaures (fig. 11). Cependant le rythme des disparitions d’espèces s’est brutalement accéléré depuis le Paléolithique et ce du fait de l’accentuation de l’emprise humaine. On estime par exemple à 151 le nombre d’espèces de vertébrés supérieurs disparues au cours des 400 dernières années. C’est une vitesse 20 fois supérieure aux vitesses d’extinction naturelle. Or depuis quelques dizaines d’années la vitesse d’extinction des espèces s’est encore accélérée. Bien que les divergences entre les experts soient importantes du fait de la difficulté qu’il y a à déterminer précisément le nombre d’espèces vivant sur la planète, on estime en général que la vitesse actuelle d’extinction des espèces est de 1000 à 10000 fois supérieure à la vitesse naturelle telle qu’elle a pu être mesurée à l’échelle des temps géologiques.
Il convient enfin d’avoir présent à l’esprit de façon liminaire les mécanismes fondamentaux de disparition des espèces. Trois facteurs peuvent être dégagés :
# diminution des effectifs d’une espèce donnée ; et la disparition d’une espèce hôte, un oiseau par exemple, entraînera automatiquement celle d’une multitude de parasites de type poux, puces, vers, bactéries et champignons divers... mais aussi de plantes supérieures. Ainsi l’extermination du Dodo a provoqué la quasi-extinction d’un arbre du genre Calvaria dont les fruits étaient à la base du régime alimentaire du Dodo, qui de ce fait dispersait les graines. Depuis 3 siècles cet arbre ne s’est plus reproduit et il ne reste que quelques sujets vieillissant.
# Disparition d’espèces qualifiées de « clefs de voûte » qui jouent un rôle majeur dans la structuration des peuplements et dans la pérennité des habitats. La Loutre de mer (Enhydra lutris) est une de ces espèces indispensables à l’équilibre des biocénoses. Son extermination au XIXème sur la côte pacifique des USA entraîna le pullulement des oursins dont elles se nourrissaient. Ceux-ci détruisirent ainsi les prairies d’algues qui servent d’abris et de nourriture à une multitude d’animaux marins qui, ne trouvant plus de quoi se nourrir, disparurent à leur tour.
# Réduction ou fragmentation des biotopes.

Pour conclure ce paragraphe rappelons que le nombre d’espèces vivantes connues, animales et végétales, est de l’ordre de 1,4 à 1,7 million dont 750 000 insectes. Des estimations moyennes obtenues à partir d’études conduites notamment sur des portions expérimentales de forêts équatoriales, indiquent clairement que le nombre total d’espèces vivantes serait au moins 10 fois supérieur. Autrement dit la richesse des biocénoses terrestres est extraordinaire ; c’est pour l’espèce humaine un gisement fantastique de nourriture, de médicaments... Il reste à inventorier correctement la biosphère pour en évaluer précisément les potentialités et adapter nos modes d’exploitation afin de garantir la pérennité des ressources.

1-3-2/- Les politiques de conservation de la nature.
La prise de conscience progressive depuis le XIXème siècle de l’intérêt pour la survie de l’humanité d’une protection et d’une meilleure gestion de la biodiversité a conduit à la mise en œuvre de véritables politiques de conservation de la nature. Bien qu’il existe à la fin du XXème siècle une volonté politique de plus en plus affirmée de mieux gérer la faune et la flore, une pression des opinions publiques de plus en plus conscientes des enjeux, les freins à la conservation de la nature restent nombreux et puissants : Etant donné le poids de l’économie marchande dans nos sociétés il est certain que le facteur financier jouera un rôle prépondérant dans la résolution des problèmes. C’est parce que la préservation de la qualité de l’environnement peut être source d’emplois et rapporter de l’argent que des états et des structures privées investissent désormais dans le retraitement des déchets, la sauvegarde de certaines espèces, la restauration de milieux naturels, la dépollution de l’eau et de l’air... On a détruit la faune et la flore à coup de milliards de dollars ; il me semble évident pour ma part que l’on ne la sauvera qu’à coup de milliards de dollars.
1-3-2-1/- Pourquoi préserver la diversité écologique ?
La diversité écologique ou biodiversité est la variété des espèces vivantes qui peuplent la biosphère (Ramade, p. 498). Le concept est apparu dans les années 80 et a été officialisé lors de la conférence de Rio.

Les arguments en faveur d’une politique planétaire de conservation des biocénoses et de leurs biotopes sont nombreux :
# d’un point de vue économique il est impératif de conserver la plus grande diversité génétique qui soit afin de pouvoir disposer en permanence de nouvelles espèces qui permettent d’améliorer qualitativement et quantitativement l’alimentation humaine. Ainsi on constate qu’une vingtaine d’espèces végétales seulement assurent 80% de la production agricole mondiale (le blé, le maïs et le riz assurent à eux seuls 50% des récoltes). La recherche biologique et agronomique travaille à accroître les rendements de ces cultures alors même que l’on dispose d’une multitude de plantes aux potentialités énormes. Ainsi par exemple le haricot ailé de Nouvelle-Guinée (Psophocarpus tetragonolobus) est presque entièrement comestible et il peut pousser de 50 cm par jour !!! De nombreuses plantes du monde tropical humide sont concernées. Leur mise en culture dans leur milieu d’origine est bien plus aisée et bien moins coûteuse que celle de céréales importées au prix fort d’Europe occidentale ou des Etats-Unis. Mais les grandes firmes agro-alimentaire occidentales défendent leurs intérêts financiers et cherchent à freiner par tous les moyens la diversification des cultures. D’ailleurs depuis plus d’un siècle la tendance a été à la disparition des cultures vivrières dans les pays du sud et à leur remplacement par des cultures spéculatives dont les plants ou les graines sont fournis par les occidentaux.
Le problème se pose de la même façon pour l’élevage. Les occidentaux ont imposé au monde entier leurs souches de bovidés alors que des espèces autochtones, bien mieux adaptées aux conditions écologiques des latitudes intertropicales, pourraient parfaitement satisfaire les besoins. Ramade cite l’exemple d’une espèce d’antilopes de la savane soudanienne (Oryx beisa) qui fut jadis apprivoisée et élevée par les Egyptiens.
# Toujours d’un point de vue économique il est impératif de pouvoir à tout moment régénérer génétiquement les espèces domestiques. Le risque d’une affection cryptogamique par exemple ou du développement d’une parasitose, d’une épizootie, est important et pourrait conduire à des catastrophes planétaires. Les productions mondiales ne reposant que sur quelques espèces, qu’une maladie survienne et c’est la quasi totalité des récoltes et des cheptels qui est anéantie. Ainsi la plupart des caféiers du Brésil sont issus d’une seule plante. Il y a quelques années 90% de la production française de pommes de terre provenait d’une seule espèce, la Bintje. Et cette sélection des espèces les plus rentables conduit à la disparition des variétés traditionnelles et par conséquent à un appauvrissement de la diversité génétique. Or seule la diversité génétique peut nous préserver des risques d’effondrement des productions mondiales pour causes de maladies. Ainsi, il y a 20 ans, le manioc domestique a été sauvé grâce au croisement de plants cultivés malades et de plants sauvages résistants à certaines affections cryptogamiques. La vigne européenne au XIXème siècle a été sauvée du phylloxera (puceron) par création d’hybride et par greffe avec des plants américains adaptés au puceron.
# La préservation du stock génétique est fondamentale encore en matière de recherche pharmaceutique et chimique. Plusieurs substances utilisées dans le traitement des cancers proviennent de plantes. Des cardiotoniques, des corticoïdes, des tranquilisants... sont élaborés à partir de plantes. La destruction rapide de la forêt tropicale en particulier prive ainsi l’humanité de substances médicamenteuses nouvelles.
# D’un point de vue scientifique la disparition d’espèces vivantes avant qu’elles aient pu être étudiées est dramatique. La connaissance des mécanismes qui président au fonctionnement des écosystèmes est encore très largement insuffisante pour pouvoir estimer précisément le poids de l’impact de l’Homme. Les interférences entre processus naturels et action humaine doivent être mieux connus si l’on souhaite mieux maîtriser certaines entreprises d’aménagement des milieux physiques, mieux gérer à long terme l’exploitation des ressources naturelles. Et il ne peut y avoir de bonne politique de conservation de la nature sans une bonne connaissance scientifique de la nature. Sur quels critères en effet doit-on baser ses choix des espèces à protéger, des biomes à préserver de toute activité humaine remettant en cause la capacité de ces milieux à se régénérer ?
Il est urgent en particulier de limiter très sensiblement l’exploitation des dernières forêts de la zone équatoriale afin de laisser le temps aux scientifiques d’approfondir la connaissance de ces écosystèmes d’une richesse prodigieuse.
# F. Ramade insiste également à juste titre sur la justification esthétique et culturelle de la conservation. Celle-ci est indispensable à la santé morale et physique de populations humaines vivant désormais essentiellement dans de grandes villes. Le développement du tourisme et en particulier celui d’un « écotourisme », mais encore les migrations hebdomadaires des citadins qui le week-end quittent en masse les zones urbaines pour les campagnes périphériques, montrent très clairement le besoin de nature de nos concitoyens dont l’équilibre psychique est mis à rude épreuve par la vie urbaine moderne. Cette fonction récréative de la nature est primordiale. Les opinions publiques en ont parfaitement conscience elles qui se mobilisent de plus en plus depuis une trentaine d’années pour défendre un environnement menacé par certains aménagements. Et cette mobilisation concerne aussi bien la défense de l’Amazonie que celle de quelques dizaines de platanes à Montmartre ou le long d’une route nationale ! Ce besoin de nature a été parfaitement perçu par de nombreux auteurs et ce depuis le XIXème siècle au moins. Ainsi Charles Morgan écrivait-il en 1843 : »Ce n’est pas une exagération sentimentale, mais une simple vérité que d’affirmer que les oiseaux ont sur l’Homme une influence purificatrice et rédemptrice. Dans ses heures les plus sombres, quand il lui semble que sa propre espèce a pourri le monde entier, ils sont pour lui le témoignage visible du contraire. »

On pourrait également insister sur le rôle majeur que joue le contact avec la nature dans le développement moteur et psychologique de l’enfant. On terminera en rappelant que des considérations éthiques doivent être mises en avant pour défendre l’idée de conservation de la nature. Aucune génération humaine ne peut se considérer comme propriétaire de la planète. Et chacune se doit de garantir la pérennité des ressources afin de veiller au maintien d’une véritable égalité entre les générations. Ce fondement moral de la protection de la nature débouche sur un nouveau concept éthique, celui du droit à la survie de tout être vivant et de son corollaire, le devoir pour l’humanité de le préserver (F. Ramade, p. 536).

On peut conclure en disant qu’il n’y a pas a priori d’incompatibilité entre d’une part le besoin des Hommes d’exploiter les milieux physiques afin d’assurer leur quotidien et leur bien-être, et d’autre part la préservation de la diversité biologique indispensable à la survie de l’espèce humaine, ou tout au moins à une existence décente et supportable pour le plus grand nombre. C’est ce que R. Passet (1989) à remarquablement résumé en écrivant : « Lorsque la nature que l’on transforme pour satisfaire les besoins humains se reconstitue d’elle-même, sa relation avec l’économique ne pose pas de problème. En revanche, lorsque l’impact des activités productives altère et menace de détruire les mécanismes régulateurs de la biosphère, on ne peut plus éluder la question du développement durable et du droit des générations futures sur cette planète que nous croyons leur léguer alors que nous la leur empruntons ».

1-3-2-2/- La mise en œuvre de la conservation et ses difficultés.
La mise en œuvre d’une politique mondiale de protection de la nature passe par la définition d’objectifs fondamentaux, des objectifs qui ont été énoncés par l’UICN : La mise d’une telle politique de conservation passe par une amélioration significative des connaissances scientifiques relatives au fonctionnement de la biosphère. Les axes de recherche sont innombrables parmi lesquels : Ces recherches doivent déboucher sur des mesures concrètes : Nous nous limiterons à présenter quelques exemples de mesures concrètes qui vont dans le sens d’une utilisation plus rationnelle des ressources de la biosphère.
#- la préservation d’espaces d’une grande richesse biologique.
La figure 12 montre que des régions d’une très grande richesse écologique ne font l’objet d’aucune protection particulière. Ainsi certains secteurs de l’Amazonie qui pourtant possèdent des aires d’endémisme remarquables (fig. 13).
[endémique : se dit d’une espèce vivante qui est confinée dans une aire particulière.]
Tout un arsenal réglementaire se met pourtant peu à peu en place à l’échelle internationale qui permet la création d’espaces protégés. Mais aucune mesures coercitives n’est prévues. Aussi aucune mesure ne se révèle véritablement efficace s’il n’existe pas une volonté politique nationale ferme de mettre fin à la surexploitation des ressources. Les règlements internationaux doivent donc être relayés au niveau national par un dispositif législatif et réglementaire efficace. Evidemment aucune mesure de protection d’un espace donné ne peut se faire si les autorités de l’Etat concerné ne donne pas leur accord.

A l’échelle internationale différentes conventions ont été signées, des réseaux se mettent en place. En voici les principaux :

Parmi des initiatives récentes on peut citer : En matière de restauration de milieux physiques deux exemples peuvent être évoqués : Ces exemples, et spécialement le second, sont une bonne illustration de tous les problèmes que pose la restauration des milieux physiques : bonne connaissance scientifique des problèmes ; difficultés techniques ; investissements de départ considérables ; nécessité de prévoir un budget annuel de plusieurs millions de dollars pour assurer l’entretien du système hydraulique. Ce type de management écologique dépend donc de données scientifiques, techniques et financières. Il tient également les pays les moins développés dans un état de dépendance vis à vis des pays qui disposent des compétences indispensables à la mise en œuvre des ouvrages. Mais ces exemples montrent également que la restauration de milieux physiques est désormais considérée comme rentable économiquement et pourvoyeuse d’emplois ce qui laisse espérer des investissements dans ce domaine. La rentabilité me paraît cependant toute relative : elle est certaine pour l’entreprise qui effectue les travaux mais très contestable pour le pays qui doit financer les travaux et qui devra attendre parfois plusieurs siècles avant que l’écosystème retrouve sa qualité initiale.

Il est donc évident qu’une gestion rigoureuse des biotopes et des ressources planétaires est incomparablement moins dommageable pour la biosphère et les sociétés humaines.
La réintroduction d’espèces végétales disparues d’une région donnée est une entreprise le plus souvent difficile. En revanche la réintroduction d’espèces animales donne des résultats assez satisfaisants. Le recours à cette méthode de sauvetage d’une espèce nécessite cependant une bonne connaissance de l’espèce et une étude soignée de faisabilité. Par ailleurs gardons présent à l’esprit de façon liminaire l’idée que seule la préservation des habitats peut garantir la biodiversité. La réintroduction d’espèce est une intervention coûteuse, aléatoire, et à n’envisager que dans des situations extrêmes, des situations qu’il convient d’éviter absolument.

La technique est utilisée depuis les années 1837-38, date de la réintroduction du Grand Tétras en Ecosse. Entre autres exemples de réintroductions réussies rappelons celles du bouquetin en Suisse en 1906, de l’Oryx d’Arabie (Oryx algazel) dans les années 1980 à Oman et en Arabie Saoudite, du Vautour fauve et du Vautour moine dans les Cévennes en France (décennies 1980-90).

L’entreprise est parfois complexe. Ainsi la réapparition de grands prédateurs, qui ont longtemps concurrencé l’homme, raison pour laquelle ils ont été éliminés, pose inévitablement des problèmes qui relèvent à la fois de l’économie et de la psychosociologie. Ainsi en est-il de la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, de celle du lynx, et de celle du loup.

Dans d’autres cas l’écologie de l’espèce est complexe et les sites favorables à la réintroduction sont peu nombreux. L’urbanisation, le développement du réseau routier, l’extension du domaine agricole, la pollution et l’augmentation de la fréquentation touristique ont réduit sensiblement l’aire de répartition initiale de l’espèce. Ainsi la reconstitution des effectifs du Gypaète barbu dans le massif du Mont-Blanc est laborieuse.

Si la plupart des réintroductions se font à partir d’animaux prélevés dans des régions du monde où ceux-ci sont encore relativement abondants, il est de nombreux cas où on a dû avoir recours à des spécimens pris dans des parcs zoologiques, l’espèce ayant totalement disparu à l’état sauvage. On connaît déjà l’exemple du Bison d’Europe ; on peut citer encore celui du Cheval de Przewalski.

Le recours à la reproduction en captivité est d’ailleurs fréquent pour les espèces les plus menacées. L’exemple le plus caractéristique est celui du Condor de Californie (Gymnogyps californianus). Bien que protégée officiellement depuis le début du siècle, sa population ne cessa de décliner du fait notamment de la chasse et de l’échec des pontes causé par les pesticides. En 1986 il ne restait plus que 3 spécimens dans la nature et 24 en captivité. Depuis un programme de sauvegarde a été lancé. L’unique œuf pondu par chaque femelle est immédiatement retiré et mis en couveuse. La femelle remplace alors sa ponte ce qui permet d’avoir 2 œufs chaque année contre un dans la normalement. Petit à petit l’effectif de ces rapaces augmente. Une première tentative de réintroduction a d’ailleurs été tentée récemment avec 3 spécimens qui malheureusement n’ont pas survécu, victimes d’accidents ou du braconnage. La reproduction en captivité comme moyen de sauvegarde est aussi utilisée pour les mammifères : ex. du Rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) et du Gavial du Gange (Gavialis gangeticus).

Enfin l’utilisation des techniques de génie génétique devrait permettre dans les prochaines années de sauver des espèces dont les effectifs sont tombés trop bas pour qu’une reproduction dans des conditions normales, même en captivité, puisse assurer la remontée des populations.
Quoiqu’il en soit le sauvetage de toutes ces espèces menacées est une entreprise délicate, coûteuse et aux résultats souvent aléatoires car on connaît encore très mal la biologie de beaucoup d’animaux.

Là encore comme pour les biotopes il est urgent de multiplier les mesures de prévention. De nombreux exemples montrent que la mise en réserve d’espaces bien choisis permet de sauver des espèces dont les effectifs peuvent se reconstituer assez rapidement. Cette protection des biotopes doit cependant s’accompagner d’un suivi scientifique et surtout médical. Ces populations très peu nombreuses peuvent en effet être définitivement éliminées par une épizootie. Parmi les exemples de reprise rapide des effectifs d’animaux au bord de l’extinction citons celui du Takahé (Notornis mantelli). Cet oiseau aptère de Nouvelle-Zélande était considéré comme disparu jusqu’en 1948 date à laquelle une douzaine d’individus furent découverts dans l’île du Sud. La zone fut mise en réserve et depuis la population n’a cessé d’augmenter depuis atteignant 260 spécimens dès 1991.

Ces mises en réserve ne doivent pas se faire cependant contre l’Homme mais avec l’assentiment des autorités et des populations locales. C’est la condition sine qua none de leur réussite. Il est fondamental pour l’avenir des politiques de protection de la faune et de la flore que les mesures de sauvegarde n’aille pas à l’encontre des besoins de développement des sociétés humaines concernées, notamment dans le Tiers-Monde. Protection de la nature doit rimer avec amélioration des conditions de vie pour les populations locales. Ainsi les financements apportés par le WWF et les Pays-Bas pour la création en 1992 du sanctuaire de Cat Tien destiné à sauver les Rhinocéros du Vietnam ont permis de promouvoir l’écotourisme, de créer des emplois de gardes du parc, d’améliorer les transports ... En aidant les populations locales à trouver des revenus on leur donne la possibilité de ne plus être dépendantes des ressources naturelles, de la chasse, du braconnage...

Une véritable gestion des ressources naturelles.
On prendra ici l’exemple de la surpêche qui nous l’avons vu a conduit à l’amenuisement des stocks de poissons, une source de protéines pourtant vitale pour la population mondiale. Ce problème de l’overfishing est pourtant simple à résoudre. L’exemple de la politique de gestion du flétan mise en place par les Américains depuis 1927 le démontre. Le flétan est un poisson très recherché dont le commerce est extrêmement lucratif. On le pêche dans les eaux froides de l’Atlantique Nord et du Pacifique Nord. Aux Etats-Unis toute l’activité de la pêche au flétan est concentrée dans la région de Dutch Harbor, un port de l’île d’Unalaska une des très nombreuses îles de l’archipel des Aléoutiennes. L’évolution des pêcheries de flétan est étroitement contrôlée depuis plus de 70 ans par un organisme de recherche et de gestion. La dynamique des populations est parfaitement connue et des quotas de pêche sont définis en fonction de l’état des populations. Ainsi jamais depuis que l’on pêche ce poisson ses populations n’ont été aussi nombreuses et des spécimens d’une taille remarquable sont régulièrement capturés.

Conclusion
Le développement à l’échelle planétaire des politiques de conservation de la nature est une nécessité urgente. Des biotopes et des biocénoses disparaissent chaque année et l’appauvrissement de la biosphère est loin d’être stoppé malgré les mesures prises depuis un peu plus d’un siècle. Il y va de l’intérêt de la population mondiale dont le cadre de vie ne cesse de se dégrader particulièrement dans les pays du sud.
Si les forêts équatoriales sont les plus menacées, il est indispensable de rappeler que les atteintes portées à la biodiversité dans le monde occidental sont nombreuses. Ainsi, en France, aucun parc national ne dispose de statuts conformes à la réglementation prévue par l’UICN ; les Réserves de Biosphère sont rares ; le laxisme de l’Etat en matière d’urbanisation du littoral méditerranéen et la corruption qui règne dans cette région ont conduit à la destruction quasi totale des biomes méditerranéens ; le projet de création de parc national en Guyane est toujours dans les cartons ; la législation européenne en matière de protection de la nature n’est pas toujours respectée (ainsi la directive oiseaux, qui concerne les périodes d’ouverture de la chasse aux oiseaux migrateurs, un texte dont la France est pourtant à l’origine).

EmailAdressez vos remarques et commentaires à : Herve.Cubizolle@univ-st-etienne.fr

Page modifiée le 13-12-99