L'anthracologie, méthode et paléoécologie


1/- Références

CHABAL L., 1997.- Forêts et sociétés en Languedoc(Néolithique final, Antiquité tardive). L'anthracologie, méthode et paléoécologie. Documents d'Archéologie Française, 63, éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris : 189.
VERNET J.-L., 1997.- L'homme et la forêt méditerranéenne, de la Préhistoire à nos jours. Editions Errance :248.

2/- Définition

L'anthracologie est l'étude des charbons de bois recueillis soit en milieu archéologique, soit dans des sédimentations naturelles.

3/- Intérêt de l'anthracologie en matière de reconstitution paléoenvironnementale

La structure anatomique du bois est globalement conservée lors de la combustion ce qui permet une identification de l'essence (espèce ou genre).
L'interprétation des résultats permet de déterminer soit les caractéristiques du milieu naturel soit les usages que l'homme a fait du bois.
L'objectif de l'anthracologue est de rechercher d'éventuelles transformations de la végétation passée et, si elles existent, de les interpréter. C'est à dire que l'on va essayer de retrouver les causes de ces transformations (facteur anthropique, facteur climatique).
Pour avoir cette approche diachronique il faut évidemment analyser de nombreux échantillons de charbons de bois appartenant à des couches archéologiques ou à des niveaux sédimentaires d'âges différents.

La démarche anthracologique est donc fondée sur l'hypothèse de la représentativité paléoécologique des spectres anthracologiques par rapport à l'aire d'approvisionnement en bois s'il s'agit de bois de feux domestiques, par rapport au territoire affecté par l'incendie s'il s'agit d'un incendie naturel ou d'un défrichement par brûlis.
On part donc de l'idée que les spectres anthracologiques donnent une image fidèle du spectre écologique (réduit ici au ligneux) de la période étudiée.
[spectre antracologique : répartition en pourcentage des taxons reconnus à l'antraco-analyse]
[spectre écologique : répartition en pourcentage des composantes biotiques (biocénoses) et abiotiques (biotopes) d'un territoire donné]

4/- La méthode anthracologique

4-1/- Historique
Mi-XIXème siècle on commence à décrire l'anatomie des bois en vue de l'identification des taxons.
Fin XIXème on commence à étudier les charbons de bois grâce à l'utilisation du microscope.
L'essor de l'anthracologie date des années 60 grâce au microscope optique à réflexion (travaux des anglo-saxons tel Western) et en France les débuts réels de la discipline datent des années 70 (travaux de Vernet J.-L.).
4-2/- Méthode
Il est très important que soit défini un protocole qui garantisse la rigueur du prélèvement.
On choisit les sédiments d'une couche naturelle ou archéologique parfaitement identifée et datée. Il ne faut pas mélanger les charbons de niveaux différents. Il ne faut pas se contenter de prélever une poche riche en charbons ; il est préférable de récupérer les charbons dispersés dans toute la couche. L'expérience a prouvé qu'un dépôt localisé (contenu d'un foyer par ex.) risquait de ne témoigner que d'une utilisation très brève du bois (un fagot brûlé en 2 heures). Il faut au contraire des résidus réalisant la synthèse d'une activité de plusieurs années.

Le prélèvement se fait par tamisage à l'eau des sédiments à la maille 4 mm.
L'échantillon doit comporter au moins 250 charbons pour être jugé représentatif (350 à 400 est l'idéal).
Ensuite l'identification se fait au microscope (photonique équipé en lumière réfléchie) ; le grossissement varie de 100 à 800X (fig. 1). On s'appuie sur des atlas xylologiques et photographiques.
On établit finalement la liste des essences en calculant pour chacune d'elle sa fréquence relative (% de charbons de bois de cette essence par rapport au nombre total de charbons de bois de l'échantillon concerné) ; cela donne le spectre anthracologique (fig. 2).

La distribution statistique des fréquences des espèces est la "mesure" en anthracologie. On la présente sous forme de diagramme anthracologique (fig. 3 et 4). Et c'est cette distribution que l'on interprète pour essayer d'en tirer des informations sur l'évolution de la végétation.
Par conséquent l'objet de la recherche est la végétation passée tandis que l'objet de l'observation est le spectre anthracologique. On n'observe pas ce que l'on étudie.

A partir de là on se pose les questions suivantes :
- Que représentent les spectres anthracologiques ?
- Peut-on raisonnablement récupérer de cette manière des informations sur la végétation passée ?
- Comment interpréter cette végétation passée et ses transformations telles que les fait apparaître la succession des spectres anthracologiques obtenus ? (fig. 5).

Il faut tenir compte du fait que :
- le spectre mesure seulement les proportions entre espèces ligneuses à chaque époque ;
- on n'a pas de renseignements sur l'extension des boisements ; on n'a pas les quantités absolues et on ne connaît pas le rapport espaces boisés/espaces déboisés (fig. 6 A/B/C/).
- il est possible que certains taxons soient surreprésentés alors que d'autres n'appaissent pas alors qu'ils existaient à l'époque.

Les expériences menées montrent qu'une essence peut être exagérément représentée parce que sa production en biomasse ou en bois mort est très importante ; parce qu'elle a été plus récoltée par l'homme ; parce qu'elle donne davantage de résidus imbrûlés ; parce que les charbons de bois de cette espèce se conservent mieux.
Il y a donc des facteurs de transformation de l'information initiale (de la végétation au spectre anthracologique). On passe en effet d'un système hétérogène, complexe, structuré à une expression quantifiée, simple. Ainsi nombreux sont ceux qui pensent que le facteur humain est un obstacle à la représentativité des charbons de bois. L'homme aurait brûlé systématiquement telle ou telle espèce pour ses qualités en matière de chauffage. Ainsi les charbons de cette espèce seraient systématiquement surreprésentés.

L'argument ne tient pas car l'homme effectue un libre choix qui dépend de très nombreux facteurs. En plus, pour chaque usage, de nombreuses espèces peuvent convenir (ex. de l'obtention du feu à l'époque préhistorique).

Il faut tenir compte également d'autres facteurs déformants :
- la réduction de masse lors de la combustion varie d'un bois à l'autre ;
- la fragmentation des charbons pendant la combustion et après est tout aussi variable.
ex. : comparaison du peuplier et du chêne : charbons plus abondants en volume pour le peuplier mais fragmentation plus grande après la combustion et taux de disparition plus élevé. Donc rééquilibrage des proportions.

5/- Pour conclure :

- L'hypothèse de représentativité paléoécologique est que le spectre des fréquences, obtenue pour des charbons de bois prélevés comme indiqué ci-dessus, exprime sous une forme transformée et synthétique la végétation boisée dans l'aire d'approvisionnement en bois de feu domestique, pour l'intervalle de temps représenté.

Les arguments en faveur de cette hypothèse sont :
- Le caractère reproductible des observations : 2 niveaux de la même époque mais éloignés dans l'espace d'un même site donnent des résultats très proches.
- Les analyses révèlent une grande richesse en essences conforme aux potentialités des milieux d'Europe Occidentale aux époques étudiées ; seuls quelques taxons doivent être oubliés ce qui ne remet pas en cause la valeur de l'information récupérée.
- Les spectres anthracologiques ressemblent à la végétation actuelle ; notamment les rapports de dominance entre espèces sont respectés ; ainsi les sureaux, merisiers... ne sont jamais plus nombreux que les hêtres, les chênes...
- Des analyses anthracologiques menées sur des sites différents mais de même époque révèlent des évolutions similaires qui se prêtent aux mêmes interprétations paléoécologiques (noter toutefois que les différences et les décalages chronologiques sont aussi très intéressants à partir du moment où l'on parvient à les expliquer).

La paléoécologie permet souvent de restituer le cadre naturel d'un site et ses potentialités.

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Page modifiée le 19-04-99