Hervé CUBIZOLLE
Université Jean Monnet,
CRENAM- UMR 5600 CNRS
6, rue Basse des rives,
42023 St-Etienne cedex 2
herve.cubizolle@univ-st-etienne.fr
Mots clés : paléoenvironnements, géoarchéologie, Holocène, anthropisation, archives sédimentaires, morphodynamique sur les versants, morphodynamique fluviale, Massif Central, bassin de la Loire.
INTRODUCTION
Ce papier se veut
une synthèse relative aux principes et méthodes de la géoarchéologie.
Il s'adresse avant tout aux non spécialistes désireux de
mieux connaître ce champ de la recherche souvent méconnu qu'est
la géoarchéologie.
La plupart des informations
fournies dans ce texte peuvent être retrouvées dans les ouvrages
et les articles dont les références figurent en bibliographie.
Les titres retenus comportent chacun une importante bibliographie spécialisée
qui permettra à ceux qui le souhaitent d'approfondir certaines questions
et de se lancer dans les études de cas.
1/- LES CONCEPTS
Les paléoenvironnements
sont les milieux physiques du passé. Plus précisément,
il s'agit de l'ensemble des paramètres écologiques, physico-chimiques
et biotiques, caractéristiques d'une aire géographique ou
d'un habitat donné à une période géologique
donnée. (RAMADE 2002). L'ensemble des études
qui consistent en une reconstitution de ces milieux physiques –climats,
sols, végétation…- disparus constitue les études paléoenvironnementales
ou reconstitution paléoenvironnementale. Cette reconstitution peut
concerner des périodes très anciennes du Quaternaire. Pour
notre part, dans le bassin de la Loire , nous nous intéressons aux
12 000 dernières années, autrement dit à la fin du
Tardiglaciaire et à l'Holocène (10 000 BP soit environ 9000
avant J.C. en date calibrée).
Depuis 12000 ans les paysages
évoluent de manière complexe sous les effets conjugués
des changements climatiques et des actions humaines (BRAVARD, PRESTREAU,
1997).
Les études sur les sociétés
humaines conduites par les préhistoriens, les archéologues
et les historiens intègrent de plus en plus les études sur
le cadre physique, ses changements à différentes échelles
de temps et d'espace.
On peut donc définir
la géoarchéologie comme une science qui consiste en la reconstitution
des milieux physiques au sein desquels ont évolué les sociétés
humaines depuis le Néolithique. Certains auteurs, reprenant la terminologie
anglo-saxonne, qualifient d’archéologie environnementale cet ensemble
d’études et gardent le terme de géoarchéologie pour
définir l’association de l’archéologie et de la géomorphologie
(WALSH K., 1998).
Pour J-P. Daugas (1995) en
revanche, cette collaboration entre sciences naturelles, sciences de la
terre, archéologie et préhistoire n’est pas nouvelle. Elle
remonte aux débuts de la recherche préhistorique, au XIXème
siècle. Ainsi le terme géoarchéologie ne serait finalement
qu’un néologisme à la mode remplaçant celui de géologie
du Quaternaire.
Pour notre part, la géoarchéologie
telle que nous l’avons définie, apparaît comme une discipline
généraliste des sciences de la Terre qui coordonne les études
paléoenvironnemantales sur un site archéologique ou/et en
marge d’un site (Berger, 1997).
La géoarchéologie
est née de ces travaux menés en commun par les archéologues
et les naturalistes (BRAVARD, PRESTREAU, 1997). Elle utilise les techniques
et les approches de la géomorphologie, de la sédimentologie,
de la pédologie, de la stratigraphie et de la géochronologie
(Water, 1992). A cela s’ajoutent les travaux des paléoécologues
–palynologues, anthracologues, malacologues…- et ceux des spécialistes
des datations radiocarbones et du rapport O18/O16.
On considère par conséquent
que le milieu physique n'est pas une simple toile de fond, un simple décor
de l'histoire humaine. Il est une des composantes d'un système qui
comprend les sociétés humaines, les milieux physiques, leurs
interactions et leur évolution, un système que je qualifierais
de système écologique (fig. 1).
La géoarchéologie
est une contribution majeure à l'étude de ce système
écologique.
2/- QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES.
La géoarchéologie
n'est pas une discipline nouvelle : les premières collaborations
entre archéologues et naturalistes ont été lancées
dans les années 1945-50 par R. Braidwood (HUOT, 1994), un des plus
grands archéologues américains spécialiste de la néolithisation
au Proche-Orient.
Par la suite l'école
américaine a très largement contribué à développer
cette discipline emmenée par des spécialistes comme Butzer
(1976, 1982), Limbrey (1983), Waters (1992), Stein et Farrand (1985)...
Ces dernières années d'importants travaux ont été
conduits en Grande-Bretagne par Needham/Macklin (1992) et Brown (1997).
Du côté français
des collaborations se sont mises en place au Proche-Orient (MINZONI-DEROCHE,
SANLAVILLE, 1988), les études géoarchéologiques en
métropole ne furent véritablement lancées qu'à
la fin des années 70 avec notamment pour le bassin de la Loire les
travaux de J.-P. Daugas (DAUGAS et al., 1977, 1978, 1982) et de ses collègues
Tixier et Raynal sur la Limagne d'Auvergne.
A partir des années
80 on assiste à la multiplication des études, principalement
dans le bassin du Rhône sous la houlette, pour les géographes
il s'entend, de Jean-Paul Bravard.
Les travaux les plus nombreux
portent sur le monde méditerranéen : Leveau, Provansal, Jorda,
Berger, Ballais ....
Par ailleurs on assiste en
France depuis le début des années 90 à une multiplication
des colloques associant naturalistes, archéologues et historiens
:
- L'Homme et la Nature au Moyen-Age
(COLARDELLE, BURNOUF, 1996) ;
- Rencontres Internationales
d'Archéologie et d'Histoire d'Antibes (VAN DER LEEUW, 1995; BURNOUF,
BRAVARD, CHOUQUER, 1997) ;
- un numéro spécial
daté de 1992 des Nouvelles de l'Archéologie consacré
au climat à la fin de l'âge du Fer et dans l'Antiquité
(500 BC - 500 AD) ;
- Documents d'Archéologie
Rhône-Alpes (DARA) dont le numéro 15 traite de géoarchéologie
(BRAVARD, PRESTREAU, 1997) ;
- Méditerranée,
numéro 4 de 1998 consacré à l’archéologie et
aux paléopaysages ;
- Enfin Quaternaire numéro
3 de 2000 intitulé Paleoenvironnements holocènes et géoarchéologie.
Quant aux programmes scientifiques
dont la problématique est fondamentalement géoarchéologique,
un des plus importants à l'heure actuelle au niveau national est
un programme CNRS consacré aux "Interactions Hommes/Milieux physiques
dans le bassin de la Loire depuis la fin du Tardiglaciaire"et dirigé
par J. Burnouf, professeur d'Histoire médiévale à
l'Université F. Rabelais de Tours.
Dans le bassin amont de la
Loire deux grands axes de recherche sont développés :
- l'étude des tourbières
et des marais qui, s'étageant des hautes-terres des Monts d'Auvergne,
du Livradois, du Forez, des Monts de la Madeleine, des Bois Noirs, et du
Pilat jusqu'aux plaines de Limagne, d'Ambert, du Forez et du Roannais,
nous renseignent sur l'évolution des climats et de la végétation
;
- l'analyse de la sédimentation
des plaines alluviales et de leurs abords qui, grâce notamment au
matériel archéologique souvent abondant dans ces secteurs,
nous permet d'étudier les changements dans le fonctionnement des
hydrosystèmes, modifications révélatrices de l'emprise
humaine et des variations bioclimatiques.
Dans le département
de la Loire des travaux ont été engagés dans la vallée
du Furan, sur un site alluvial de la commune de Moingt, sur des sites situés
dans la plaine alluviale de la Loire à Boisset-les-Montrond, à
Chambéon le Grande Pinée, à Rivas, à Craintilleux
…etc. mais encore sur une vingtaine de tourbières du domaine montagneux
et sur le marais de Riorges.
3/- OBJECTIFS
On cherche à déterminer
:
- soit les réponses
environnementales à des stimulis externes que sont les fluctuations
climatiques ou/et les actions humaines (BERGER, 1995) ;
- soit au contraire les
stimulis externes correspondant à telle ou telle modification de
l'environnement physique ;
- soit le rôle
des stimulis externes dans tel ou tel changement survenu dans les stratégies
de développement d'une société humaine.
On le voit à la lecture
de ces objectifs, concrètement, sur le terrain, archéologues
et géomorphologues sont confrontés à des problèmes
scientifiques communs aux deux disciplines
La difficulté c'est
évidemment de trouver des liens de causalité entre stimulis
et changements environnementaux. On constate souvent des concomitances
mais la corrélation est beaucoup plus difficile à démontrer.
Par ailleurs, dégager
les responsabilités respectives des facteurs physiques et humains
dans les changements observés constitue une des grandes difficultés
de cette problématique.
4/- METHODOLOGIE
Les grands principes méthodologiques
seront présentés du point de vue du géomorphologue.
L'étude d'un système
implique une approche systémique. C'est à dire que l'on ne
peut se contenter d'étudier, chacun dans sa discipline, les différentes
composantes du système. Il faut, dans une étape ultérieure,
dépasser cette approche analytique classique et avoir une vision
globale des problèmes posés par l'évolution et les
changements des sociétés humaines et des milieux dans lesquelles
elles évoluent. L'approche systémique est la seule qui permette
de tenir compte de la complexité du réel.
S'engager dans la géoarchéologie
c'est évidemment s'engager dans une démarche interdisciplinaire.
Les équipes qui se constituent
rassemblent archéologues, historiens, géomorphologues, paléoclimatologues,
écologues, pédologues, palynologues... etc (fig. 2). On cherche
à coupler toutes les approches. On travaille à formaliser
et à systématiser ce type d'approche multiforme (BRAVARD,
1997) mais l'obstacle est alors financier car la multiplication des études
et des analyses est extrêmement coûteuse.
L'intérêt de l'interdisciplinarité
réside dans la mise au point d'objectifs scientifiques communs,
dans l'échange de données, la confrontation des méthodes,
les réflexions communes sur l'interprétation des résultats,
la mise au point dans certains cas de méthodes et de schémas
explicatifs communs. L'interdisciplinarité respecte l'indépendance
de chaque discipline mais elle permet de briser le cloisonnement des sciences
et d'élargir le champ de la recherche d'un point de vue thématique.
Très concrètement
les scientifiques travaillent sur des archives sédimentaires stockées
dans les plaines alluviales, les tourbières, les colluvions, les
banquettes agricoles, les cônes de déjection, les accumulations
de fond de vallons. Ces sites de stockage renferment des pollens, des graines,
des charbons de bois, des diatomées, des macrorestes d'insectes,
des artéfacts.... Ces sédiments minéraux, organiques
et ces artéfacts sont les archives des paysages. Leur étude
permet de restituer les paléoclimats, la succession des formations
végétales et l'histoire de l'action des sociétés
humaines sur les milieux physiques.
Mais il faut avoir présent
à l'esprit de façon liminaire que des informations ont pu
disparaître notamment dans les plaines alluviales qui ont vu se succéder
à l'échelle des 12 000 dernières années des
phases de remplissage et des phases de déblaiement. Par ailleurs
l'acidité des terrains a pu contribuer à la destruction de
tout ou partie du matériel : pollens, artéfacts divers....
L'accès aux archives sédimentaires est possible grâce à la coupe stratigraphique -naturelle ou obtenue par sondage-. Elle est le support d'une réflexion commune des archéologues, des géomorphologues et des naturalistes. On s'interroge sur la mise en place de l'accumulation dans laquelle interviennent les facteurs humains et physiques. On cherche à comprendre les processus morphogéniques qui ont présidé à la mise en place des sédiments. Ainsi nous pouvons être renseignés sur les dynamiques des milieux naturels dans lesquels ont évolué les hommes. La contribution de la géomorphologie aux études paléoenvironnementales et géoarchéologiques est ainsi fondamentale (LE COEUR et al., 1997).
Il convient également
d'élargir le champ de la recherche d'un point de vue spatial.
Les spécialistes -et
spécialement le géomorphologue- vont développer 2
types de stratégies de recherche pour répondre aux demandes
des archéologues :
- ils peuvent chercher des
réponses en restant dans le cadre spatial des sites étudiés
par les archéologues ; dans ce cas ils obtiennent des informations
au caractère très local ; ces données ne sont pas
forcément transposables à d'autres sites ; elles risquent
donc de ne pas avoir de valeur générale ni même régionale.
- aussi le géomorphologue
et les naturalistes adoptent-ils parallèlement une démarche
indépendante. Ils cherchent à dépasser le cas particulier
en multipliant les études de cas. Cela leur permet à terme
d'envisager l'évolution de tout un grand bassin versant.
Le scientifique travaille donc
à différentes échelles spatiales ; il tient compte
ainsi de l'emboîtement des échelles spatiales.
Le chercheur doit travailler
à différentes échelles temporelles autrement dit s'intéresser
au fonctionnement des systèmes à des pas de temps différents
:
- temps instantané (à
l'échelle de phénomènes se déroulant sur quelques
jours comme une crue par exemple) ;
- très court terme (à
l'échelle de processus transformant les milieux physiques en quelques
années) ;
- court terme (ajustement des
milieux survenant à l'échelle des dizaines d'années)
;
- moyen terme (ajustement à
l'échelle des siècles) ;
- long terme (ajustement à
l'échelle des millénaires) ;
- très long terme (ajustement
à l'échelle des dizaines de milliers d'années).
Il y a donc un emboîtement
d'échelles temporelles et l'on peut à ce propos citer Michel
Foucault : "L'histoire, ce n'est pas une durée, c'est une multiplicité
de durées qui s'enchevêtrent et s'enveloppent les unes les
autres. Il faut donc substituer à la vieille notion de temps la
notion de durée multiple." (CHABAL, 1997).
Une règle est donc de
multiplier les études (BERGER, 1997). Il ne faut jamais généraliser
à partir d'informations trop ponctuelles dans l'espace -obtenues
sur un seul site archéologique par exemple- et dans le temps. De
telles renseignements pourraient ne traduire que des situations exceptionnelles
: ainsi une crue peut laisser une marque durable dans la topographie d'une
plaine alluviale mais un tel événement hydrométéorologique
isolé ne signale pas forcément une période de grande
fréquence des inondations.
Il est nécessaire enfin
de croiser les échelles spatio-temporelles. En effet, selon le type
d'informations recueillies sur un site la reconstitution paléoenvironnementale
concernera des espaces plus ou moins distincts et des périodes plus
ou moins différentes (fig. 3, ROBERT 1998). Prenons l'exemple de
l'étude d'une portion de plaine alluviale tourbeuse à l'exutoire
d'un bassin versant. L'étude des formations alluviales servira à
reconstituer une partie de l'histoire des versants du bassin. Les pollens
stockés dans la tourbière permettront de connaître
l'évolution de la végétation sur un espace défini
par la capacité du pollen à se déplacer et la direction
des vents au moment du transport et du dépôt des pollens.
Les limites de cet espace ne coïncideront vraisemblablement pas avec
celles du bassin versant. Quant à l'étude d'un campement
de chasseurs du Paléolithique, elle donnera des informations sur
un territoire de chasse qui ne correspondra que très partiellement
aux espaces définis précédemment. Par ailleurs ces
trois catégories de données paléoenvironnementales,
sédiments alluviaux, pollens, artéfacts, nous renseigneront
sur des moments différents de l'évolution des milieux physiques
locaux.
Il faudra par conséquent
confronter ces données en tenant compte impérativement des
cadres spatio-temporels qui leurs sont associés. Cette question
de l’identification des échelles spatio-temporelles et des problèmes
posés par l’intégration des données à des échelles
différentes (transferts d’échelles) est l’objet des débats
et des réflexions actuelles (LEVEAU et al., 1997).
Enfin on privilégie la
démarche rétrospective qui consiste à partir de l'observation
des faits de terrain, c'est-à-dire des réponses, pour remonter
aux causes des phénomènes, aux processus (BRAVARD, 1997).
Mais la méthode récurrente
n'est pas suffisante : il faut aussi essayer de récupérer
des données climatiques quantifiables et des données relatives
à l'action humaine.
L'appel à la méthode
hypothético-déductive est également indispensable.
On part d'hypothèses de travail bâties à partir de
l'expérience acquise ou d'une connaissance des mécanismes
tel que l'on peut les observer actuellement. C'est le principe de l'actualisme,
démarche fondée sur le postulat selon lequel les mêmes
processus qu'aujourd'hui ont modelé les formes du passé -the
present is the key to the past- (BRUNET ET AL., 1993).
CONCLUSION
L'investissement des géographes
et spécialement des géomorphologues dans le champ de l'environnement
en général et de l'histoire de l'environnement en particulier
est important (LUGINBÜHL, MUXART, 1998). Mais loin de s'enfermer dans
des problématiques monodisciplinaires les géographes sont
nombreux à s'ouvrir aux questions transdiciplinaires relatives à
l'interface sociétés/milieux physiques. C'est dans cet esprit
qu'une collaboration s'est engagée avec les archéologues,
historiens et palynologues travaillant sur le bassin amont de la Loire.
Elle se concrétise actuellement par des campagnes de sondages géoarchéologiques
dans les plaines alluviales de la Loire, de l'Allier et de la Dore.
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