Réponse à la demande d'un internaute souhaitant se rendre à Kerguelen par ses propres moyens
... En octobre prochain, nous partons sur un voilier de 15 m de la Réunion pour rallier les Kerguelen, où nous pensons séjourner 5 à 6 semaines. Ensuite, nous tenterons probablement la Terre Adélie, si le temps et les glaces le permettent, avant de rallier la Nouvelle-Zélande. Sur le plan pratique, ayant déjà commencé à étudier les cartes, et les cheminements possibles, notamment pour atteindre à pied la côte ouest de la péninsule Rallier du Baty (qui sera inaccessible à un voilier) depuis les baies et fjords de la cote Est, ...
Diverses questions [se posent], du genre :
- le "col glacé" est-il praticable ?
- le lac de l'impasse porte-t-il vraiment son nom, ou bien est-il possible de le longer d'un coté ou de l'autre ?
- la traversée des vallées de Larmor, des sables... est-elle envisageable, vue la densité du réseau hydrographique ? et comment en pratique effectue-t-on les franchissements de ruisseaux et rivières ?
Vous savez sans doute que la plupart des zones de l'archipel sont des réserves, interdites au débarquement sans autorisation des TAAF. (http://www.taaf.fr/) que vous devrez contacter avant d'entreprendre votre voyage.
Pour un parcours à Kerguelen (Rallier du Baty par exemple) , voici quelques images et commentaires accompagnateurs :
Rallier du Baty : janvier 2001, donc en été austral
: les apparences peuvent être trompeuses car
en général on fait de la photo par beau
temps.
La montée vers le col glacé par la vallée
Milady, après 3 jours d’attente d’une éclaircie.
Les conditions climatiques de la zone Ouest n’ont rien à voir avec celles de la zone Est plus clémente (dont Port-aux-Français), en plus des dépressions, les reliefs génèrent des précipitations souvent intenses.
Vous pouvez voir que les reliefs sont assez mous car nous sommes géologiquement en présence de roches grenues : ceci permet une randonnée toujours facile. La zone Nord-Ouest (Nord Loranchet) n’est pas du même style : il s'agit de tables basaltiques avec falaises souvent escarpées dont le passage implique parfois de revenir sur ses pas et choisir une autre voie ou une autre vallée (compter une heure par dénivelé de 500m sachant que les ravins profonds sont nombreux et en général non/mal reportés sur la carte). Il est intéressant, et rentable, d’anticiper la randonnée en observant le terrain comme le pendage des tables basaltiques. Il est aussi vrai qu’en randonnées de loisir, on a le choix des itinéraires et l’on peut serpenter en fonds de vallées ou légèrement au-dessus pour éviter les marais et autres planchés flottants de mousses (« les souilles » en kerguélénien) alors qu’en travail de cartographie géologique il faut aller voir des points précis en parois, falaises et autres sommets ; il convient donc de passer partout, … ou presque.
Le passage des rivières : considérez qu’il n’y a pas de petite rivière. Même un bras peu large et assez calme peut être un danger (glissade puis chute avec perte de connaissance : accident mortel de Val Studer en 1993). Les torrents glaciaires, même larges, sont très puissants : on ne tient pas debout avec de l’eau à mi-cuisses. Au débouché des glaciers les eaux sont troubles, chargées de
farine glaciaire qui masque totalement la vision du fond du lit du torrent même de quelques centimètres de profondeur. Les fonds sont chaotiques avec de profonds entonnoirs (tourbillons) et rainurages brusques.
Ces variations brusques de la topographie du fond des rivières sont bien
visibles dans les plaines d'épandages fluvio-glaciaires, comme la plaine
Ampère, après le retrait des eaux. Les courants changent à chaque crue, qui peuvent être fréquentes dans ces zones : plusieurs fois par semaine si le temps est moyen. Les fortes précipitations entraînent des variations très rapides du niveau des eaux : une zone large comme la vallée de la Mouche peut être sous l’eau en quelques heures. Au niveau des exutoires glaciaires il faut aussi compter avec le beau temps qui entraîne une fonte rapide de la
couverture neigeuse (passage de rivière à l’aube). Penser aussi aux ruptures de
lacs glaciaires qui peuvent survenir: par exemple, chaque année la plaine Ampère est inondée par le lac du glacier de la Diozas.
Le passage des rivières à deux est plus problématique car la charge du sac à dos est très handicapante : pour s’arrimer à la berge un piquet ou une queue de cochon peut-être (?), … avec plusieurs aller-retours pour le matériel. Peu de secours sont à espérer dans ces zones car si le Floréal, le Germinal ou l'Albatros croisent parfois au large de l’archipel pour la surveillance de la pêche, ou si la Curieuse est à Kerguelen, ils sont généralement à plusieurs heures de vous ,... si vous pouvez les contacter.
Les tentes : prévoir une double armature : le vent exerce des contraintes en flexion importantes et les ruptures sont fréquentes avec un seul arceau d’armature.
Nos tentes sont pourvues de jupes spéciales en plastique sur lesquelles on dépose les roches les plus lourdes possible afin que le vent ne passe pas dessous (c’est tout ce qui est resté à un collègue – les cailloux et la jupe sous les cailloux, découpée autour de chaque caillou – après le passage d’un catabatique, en journée, à la Mortadelle – glacier Ampère). A défaut de jupe : un haubanage de cordes croisées au-dessus de la tente. Le sol étant en général sableux, gorgé d’eau, marécageux ou constitué de mousse ou d’azorelle, les sardines
et autres cornières doivent être renforcées par un bloc de rocher posé dessus.
Le lieu de campement est très important : nous consacrons parfois plusieurs heures à la recherche d’un bon endroit (la halte prévue pour la nuit peut durer plusieurs jours si une forte dépression survient et du fait de la tempête le lieu doit être
protégé du vent. En d’autres termes le campement doit systématiquement être choisi en vue d’affronter une forte
dépression de plusieurs heures avec des rafales de vent de 100 nœuds ou plus :
* on ne campe pas en altitude : c’est-à-dire à plus de 100 m, sauf si totalement protégé de tous côtés, ou nécessité absolue comme la recherche d'un passage (col dans falaises),
* on ne campe pas à côté d’une rivière : montée des eaux en quelques minutes car il n’y a aucun retard à l’écoulement les sols étant toujours gorgés d’eau et la végétation presque absente. Il faut être quelques mètres au-dessus, tout en évitant d'être sur le chemin, parfois très mal visible, d'un ruisseau à sec mais qui traversera votre tente à la première forte pluie (une tente avec un tapis de sol à bordures étanches sur une hauteur de 10-15 cm sera apprécié),
* on ne campe pas dans une plaine alluviale : crues de précipitations ou de rupture de lac glaciaire,
* on évite de camper sous les falaises : chutes de blocs lors des dégels, coulées de boue et renforcement de vent,
* on se méfie du vent : selon les dépressions il vient du NW (pluie) ou du SW (neige), mais chaque vallée a sa propre aéronomie : une vallée fermée à une extrémité aura par exemple un vent longeant une paroi de gauche à droite et l’autre de droite à gauche car le vent suit le flanc de falaise et tourne en fond de vallée : c’est très spectaculaire lorsqu’il neige, et très mauvais pour les hélicoptères à cause du cisaillement central. Les vallées forment des couloirs à vent, sortes de tubes qui canalisent le vent qui prend alors la direction propre à la vallée et non celle de la dépression au-dessus des crêtes (c'est pour cette raison que les fjords - quel que soit leur direction - ne sont pas vraiment des abris). Les confluences de vallées peuvent alors engendrer des effets particuliers avec les affrontements de rafales ce qui provoque, vu les vitesses cumulées, de véritables détonations : les rafales «coups de canon». Lorsque l’on marche, cela peut être gênant : il faut guetter les rafales - que l’on entend heureusement venir - et s’accroupir avant d’être jeté à terre, c’est plus dangereux en falaise. On peut aussi être obligé de ramper sur quelques centaines de mètres au niveau des cols afin de les franchir, ou de courir en montant des pentes raides car - au sens propre - porté par le vent (le seul problème est de regarder où l’on pose les pieds dans les zones de rochers). Un de mes collègues (qui n’est pas un poids plume), pourtant lesté de 25kg par son sac à dos, s’est littéralement envolé à plusieurs mètres d’altitude pris par un tourbillon…, la chute a été rude avec de fortes contusions. Les vents n’ont jamais été mesurés dans ces zones de la côte Ouest : seuls quelques résultats sont visibles comme une cabane de plusieurs tonnes, solidement haubanée, mais totalement disparue (en hiver) bien que construite dans une zone choisie pour être à l’abris du vent. Nous avons trouvé au Lac Hervé - le Grand Couloir, côte Nord-Ouest -, des troncs d’arbres d’environ un mètre de diamètre et d’une dizaine de mètres de long, à 50 m d’altitude dans les falaises et à plusieurs centaines de mètres de la côte. Port-Aux-Français (PAF), qui sert généralement de référence est une zone protégée, mais a enregistré des vents à plus de 300 km/h. Kerguelen est un lieu où les cascades tombent vers le ciel.
Les meilleurs endroits sont de petites dépressions (rupture de falaise de quelques mètres ou éperons rocheux) qui protègent les quelques mètres carrés où l’on placera la/les tentes.
Que toutes ces précisions (tout n’arrive pas heureusement à chaque mission/voyage, mais il y a toujours de nouveaux pièges à découvrir/éviter : sables mouvants (zone du Styx), planchers flottants (sur coulées boueuses ou lacs comblés), zones thixotropes (boues de fond de fjord trompeuses car supportant des rochers décimétriques, mais pas vous !), éboulis - très- vifs et susceptibles …) ne vous découragent pas, au contraire, … Kerguelen est un endroit attachant où, malgré les conditions assez rudes et parfois éprouvantes, tous ceux qui y ont séjourné et s’y sont promenés au-delà de PAF et de ses environs, souhaitent y retourner.
La péninsule de Rallier du Baty en 3 dimensions (vrml ) 
G.Michon 2004-2005