Les pleurs des bébés n’échappent pas aux stéréotypes de genre

Les pleurs des bébés n’échappent pas aux stéréotypes de genre

Persuadé·es que les deux sexes diffèrent profondément entre eux, nous changeons habituellement notre comportement face aux bébés selon qu’ils sont filles ou garçons. Avons-nous raison ?

Une nouvelle étude, publiée dans BMC Psychology le 14 avril 2016, démontre que nous n’hésitons pas à juger les bébés à l’aune de stéréotypes, même en l’absence de différence avérée entre filles et garçons. Alors que les voix des bébés filles ne sont pas plus haut perchées que celles des bébés garçons, les adultes jugent pourtant du sexe et de la féminité ou de la masculinité des bébés rien qu’en écoutant leurs pleurs. C’est ce qu’ont découvert des chercheurs et chercheuses de l’Institut des neurosciences Paris-Saclay (CNRS/Université Paris-Sud) basés à l’Université de Saint-Étienne.


Les stéréotypes considérant qu’hommes et femmes diffèrent par leurs capacités affectives et cognitives sont très répandus et orientent fortement la psychologie et les comportements humains, influençant la structure et le fonctionnement des relations sociales. Ces stéréotypes affectent ainsi le comportement des adultes face aux enfants – par exemple la couleur des habits et les activités proposées diffèrent entre filles et garçons. L’impact de ces stéréotypes sur la perception des pleurs de bébés n’avait cependant jamais été étudié. Des chercheurs et chercheuses de l’Institut des
neurosciences Paris Saclay (CNRS/Université Paris-Sud), de l’Université Jean Monnet, Saint-Étienne, du département de psychologie de l’université du Sussex et du Hunter College de New York, viennent de démontrer que les adultes considèrent que les garçons doivent avoir une voix plus grave que les filles, et appliquent ce jugement aux pleurs de bébés de trois mois. Le hic est qu’à cet âge, les pleurs des bébés filles ne sont pas plus aigus que ceux des bébés garçons !


Le pleur est le moyen naturel et privilégié que possède le bébé pour attirer l’attention de celles et ceux qui s’occupent de lui. Ce signal sonore porte donc des informations, tant sur l’identité de l’individu (à chaque bébé son pleur) que sur le stress qu’il subit (faim, douleur, peur). Les parents et les autres personnes en charge du bébé sont habituellement très doué·es pour analyser ces informations. Une étude publiée par la même équipe dans Nature Communications en 2013 avait ainsi montré que mère et père sont capables de reconnaître leur propre bébé par ses pleurs. Ils peuvent également évaluer le degré d’urgence exprimé par le bébé et réagir en conséquence.


Dans l’étude publiée ce 14 avril 2016 dans la revue internationale BMC Psychology, des bébés âgés de trois mois ont d’abord été enregistrés en train de pleurer à la sortie du bain. L’analyse de la structure acoustique des pleurs montra alors qu’il n’était pas possible de distinguer filles et garçons sur la base de la hauteur des pleurs : des individus des deux sexes pleuraient dans l’aigu, d’autres dans les mediums, tandis que certains avaient une voix de basse. La première série d’expériences montra pourtant que les adultes n’hésitaient pas à attribuer un sexe aux bébés en classant les pleurs graves comme ceux de garçons et les pleurs aigus comme ceux de filles.


Dans les expériences qui suivirent, les pleurs de ces bébés étaient présentés à des adultes, soit comme des pleurs de garçons, soit comme des pleurs de filles. Les auditeurs et les auditrices devaient alors se prononcer sur le degré de masculinité ou de féminité des bébés. Sans hésitation, elles et ils classaient les prétendues filles aux pleurs aigus comme plus féminines que les autres, et vice-versa pour les garçons. Les adultes considèrent donc que la féminité pour les filles ou la masculinité pour les garçons puisse se traduire dans leurs pleurs. Les mêmes résultats furent obtenus avec des pleurs dont la hauteur avait été artificiellement modifiée, sans qu’aucune autre caractéristique ne soit changée. Ainsi les adultes utilisent ce qu’ils connaissent des voix humaines après la puberté – les voix d’hommes sont en moyenne plus graves que les voix de femmes – et l’appliquent aux bébés, qui pourtant échappent à cette règle.


Dans une dernière série d’expériences, les mêmes pleurs étaient proposés à deux groupes d’adultes. Aux adultes du premier groupe, les pleurs étaient étiquetés « filles » tandis qu’ils étaient « garçons » pour le second groupe. Interrogés sur leur perception des pleurs, tous les participant·es ont noté les pleurs les plus aigus comme ceux exprimant le plus de besoins de la part du bébé. Mais les hommes adultes ont considéré que les pleurs des « garçons » exprimaient plus d’inconfort que les mêmes pleurs présentés comme « filles ». Les femmes quant à elles notaient les pleurs sans prêter attention au sexe indiqué. Les hommes auraient-ils tendance à considérer que les garçons ne pleurent que lorsqu’ils ont vraiment mal ? Et que les filles pleurent pour un rien ? Voici des stéréotypes qui pourraient avoir la vie dure !


En conclusion, ces résultats montrent que nous projetons sur les enfants des idées issues du monde des adultes. Il est donc possible que nous passions parfois à côté du besoin réel des bébés. Comprendre l’impact de cette méprise sur le développement des bébés pourrait représenter un important enjeu de société.

Photo : Isabelle Charrier, Institut des neurosciences Paris-Saclay (Neuro-PSI, CNRS/Université Paris-Sud)

Publié le 15 avril 2016