Yohan Dubigeon

Yohan DubigeonExpert en sciences de l'éducation

Yohan Dubigeon est enseignant-chercheur et maître de conférences en sciences de l'éducation au laboratoire ECP (Education Cultures, Politiques) de l'Université Jean Monnet.

 

Parcours

Le parcours de Yohan est pour le moins sinueux et insolite.

Au collège, il a de bons résultats. Ses parents et enseignants le dirigent donc dans un premier temps vers une filière scientifique. A l’aise dans ce domaine, il envisage une classe préparatoire, ou une école d’ingénieurs.

Mais au lycée, son appétence pour l’histoire-géographie et le français se précise. Sans pouvoir encore parler de « sciences sociales », Yohan est curieux du fonctionnement de la société, des relations entre les individus, entre les groupes sociaux… Son orientation se fait donc vers un baccalauréat section ES (économique et social).

« Ça a été la révélation pour moi. J'ai adoré mes cours d'éco et de sociologie, et le fait de penser les deux en même temps. J'ai adoré les cours d'histoire géo et de philo. »

Après son bac, Yohan hésite. Il a cette curiosité, mais peine à la traduire en une idée précise de carrière professionnelle. Intéressé par les métiers du social, il réfléchit aux écoles de travailleurs sociaux mais aussi aux études de psycho. C’est une enseignante d'histoire géo qui lui parlera des études de sciences politiques.

Ne sachant pas vraiment quoi choisir, Yohan décide de tenter de rentrer à l’école de Sciences Politiques.

« Je voyais ça comme un moyen d’avoir de l'éco, de la philo, de l'histoire géo, les grandes disciplines qui m'intéressaient, sans trop avoir à choisir. On m’avait dit aussi que choisir tout de suite une école de travail social ou une fac de psycho me fermerait des portes. »

Yohan est accepté à Lyon et à Paris qu’il finira par choisir pour sa réputation.

Sa première année est très difficile :

« Je venais d'un village dans le Pilat. Je suis arrivé à Paris, dans une chambre de bonne dans le 16e arrondissement très bourgeois de l'Est parisien. La journée, j'allais dans le 7e arrondissement, tout aussi bourgeois à Sciences Po. Je ne connaissais personne ni de mon lycée, ni même de Saint-Étienne qui était à Sciences Po. Et je m'attendais à trouver plein de gens comme moi qui venaient de partout et qui ne connaissaient personne. Ça a été difficile de voir que beaucoup de gens se connaissaient et avaient fait des prépas concours pendant l’été quand moi je ne savais même pas que ça existait. Je me suis senti très seul et pas très à ma place. »

Cette arrivée à Paris, Yohan la décrit comme « un choc de transfuge de classe ». Puis, progressivement, cette sensation s’est apaisée, notamment grâce à son engagement associatif et militant.

La troisième année est à faire obligatoirement à l’étranger. Il choisira de la passer au Pérou auprès du SAMU Social International, à faire de l'enquête sociale dans un bidonville.

« J'ai adoré. C'était dur, mais c'était une expérience. Je crois que ça me faisait du bien aussi de m'éloigner de ma famille, de la France. C'était une très grande ouverture. C’est une année qui m'a vraiment marqué. »

A ce moment-là, il faut choisir à nouveau une orientation pour le master. Comme pour son choix de Sciences Po., c’est sa curiosité qui guide Yohan vers le master « Histoire et théorie du politique ».

« On étudiait des concepts comme le totalitarisme au XXe siècle, qu'est-ce que c'est que le libéralisme, qu'est-ce que la démocratie représentative, avec à la fois des approches un peu plus théoriques et des approches historiques. Ça m'a vraiment passionné. »

Après ce master, il entre en thèse, toujours sans plan de carrière très défini mais poussé par sa curiosité.

« J’étudiais des périodes révolutionnaires ou de soulèvement populaire comme la Commune de Paris, la révolution russe, la révolution allemande, et les formes d'autogestion et d'autogouvernement populaire qui ont émergé. Ce sont des formes de démocratie liées au travail comme les conseils ouvriers dans les usines, ou liées à une zone géographique comme le communalisme ou municipalisme, à l'échelle du village, de la ville, de la commune. Ce sont des formes d'auto-organisation, de démocratie directe ou de démocratie par en bas. »

 

 

Yohan apprécie beaucoup sa thèse, mais à l’image de son parcours jusque-là, il ne sait pas où se diriger ensuite. Fatigué du milieu parisien et d’une discipline parfois élitiste, il ressent le besoin de faire une pause dans son parcours académique.

« J’avais envie de faire une coupure avec les livres, les bibliothèques, le milieu universitaire. J’ai hésité entre me faire embaucher sur un chalutier ou faire un CAP en menuiserie, et j'ai trouvé un CAP chez les compagnons qui pouvaient me prendre en alternance. »

A la fin de son année de CAP, il cherche du travail. Mais son chemin vire à nouveau par le hasard des choses :

« A la fin de mon CAP, à côté de chez moi, je trouve un meuble dans la rue et je me dis que j'ai un peu de temps et que je vais le restaurer. Dans mon quartier, il y a une menuiserie associative, c’est mieux que de bricoler dans ma chambre ! Je discute avec eux et trois jours plus tard le président de l'association m’appelle pour me dire qu'il cherche un directeur. Je suis pris sur le poste, avec une double casquette : moitié directeur, moitié menuisier sur les chantiers avec les jeunes. »

Après trois ans à ce poste, Yohan rejoint le CNAM en tant que responsable d'un parcours de formation à la direction de l'ouverture sociale, auprès de jeunes décrocheurs scolaires.

En parallèle, il postule au concours de maître de conférences, participe à quelques réseaux et organise des colloques, mais son lien à la recherche est ténu après plusieurs années hors du circuit classique. C’est en 2020 qu’il est reçu pour une audition à Saint-Etienne pour un poste en sciences de l'éducation. Il obtient le poste et démarre ainsi sa carrière d’enseignant-chercheur.

« Ça me paraissait un tel parcours du combattant de devenir enseignant chercheur ! C'est le rêve pour moi parce que j'adore l'enseignement, je suis passionné de la recherche, je peux avoir mes engagements associatifs, et j'ai une liberté que je ne trouverais pas ailleurs. »

De son parcours atypique, Yohan retient une chose :

« Ce n’est pas facile de devenir enseignant-chercheur, et ce sont souvent des années de précarité avant d'avoir un poste, mais il peut y avoir des chemins très différents. On pense que ceux qui y arrivent viennent des plus grandes universités et de familles ou de milieux très intellectuels, mais même sans avoir une passion innée de la recherche ou passer des heures à lire des bouquins de philo, on peut devenir enseignant-chercheur. On n'est pas obligé d'avoir un rapport instrumental ou carriériste pour pouvoir y arriver. On a le droit de suivre ses passions, son instinct. Pour le poste à Saint-Etienne, je crois que ce qui a pu jouer c'est que j'étais très sincère sur mon enthousiasme, et je pense que mon côté touche-à-tout à fait de moi un vrai praticien d'éducation populaire, un couteau suisse qui était autre chose que juste un chercheur. »

 

Recherche

Côté recherche, Yohan est co-responsable de l’un des quatre axes de recherche du laboratoire ECP, et travaille sur deux grands domaines et leur articulation commune : champ de l'éducation populaire et du monde associatif, et champ des formes de démocratie radicale, d'extension de la démocratie, ou de participation citoyenne en démocratie.

A l’automne 2025, Yohan obtient une chaire scientifique à l’IUF (Institut Universitaire de France) pour un projet de recherche sur 5 ans.

« La spécificité de cette chaire c'est que c'est une chaire en médiation scientifique. Pendant les cinq prochaines années, je vais proposer des projets de médiation scientifique et de vulgarisation scientifique sur mes thématiques de recherche et notamment sur ces questions de démocratie radicale. En ce moment, je rédige une bande dessinée pour la collection « L’incroyable histoire ». Ce sera donc « L'incroyable histoire de la démocratie » qui sortira en 2027 ou 2028. »

Antérieurement à cette chaire de médiation scientifique, Yohan a souvent expérimenté la vulgarisation, notamment à travers des podcasts. Dans le cadre de l’IUF, il espère pouvoir redévelopper ces formats et d’autres comme des formats vidéo ou documentaires de vulgarisation.

La recherche en sciences sociales diffère sur certains aspects des recherches en sciences dites « dures » comme la physique ou les mathématiques.

« La différence principale, c’est que je ne travaille pas en méthodologie quantitative mais en qualitatif. Ce sont plutôt des méthodes ethnographiques, comme des entretiens semi-directifs avec des acteurs (un juste milieu entre un questionnaire fermé et un entretien très libre et informel). Je fais aussi des observations participantes où j’étudie les acteurs directement sur leur terrain en participant à des mobilisations sociales. »

La troisième méthode qu’il emploie relève de la socio-histoire :

« C’est un travail de comparaison historique sur le temps long et de conceptualisation. Je travaille beaucoup sur des ouvrages d'historiens et de théoriciens pour donner une perspective conceptuelle et comparative. »

Pour expliquer comment il étudie l'articulation entre mouvements sociaux, éducation populaire, et forme de démocratie radicale, Yohan donne l’exemple collectifs écologistes.

« Ce qui m'intéresse, c'est la politisation de jeunes générations à des formes d'action qui paraissent comme très violentes ou très radicales. Comment des jeunes primo militants qui n'ont pratiquement pas d'expérience militante en arrivent à choisir directement des modes d'action qui apparaissent comme très radicaux ? Comment ces jeunes, à 20 ans, en arrivent à faire des formes de sabotage ? Quel est le parcours de ces jeunes-là, comment est-ce qu'ils justifient ces actions ? »

Pour étudier ces questions, plusieurs phases de travail s’entrecroisent :

« J'ai commencé à me renseigner sur ces collectifs, puis j'ai approché ces mouvements, j'ai participé à des réunions ou des assemblées générales pour faire de l’observation plus fine, puis j'ai fait des entretiens avec des militants, des activistes, etc. C'est la phase terrain, on collecte des données. Puis il y a toute une phase d'analyse des données où l’on essaie de repérer des catégories analytiques, des catégories thématiques, des récurrences… Enfin, il y a le travail de compte-rendu de la recherche, qui peut prendre la forme d’un ouvrage collectif, d’un article scientifique dans une revue, d’un article de vulgarisation, d’une communication dans un colloque ou d’une journée d'études. »

Un autre axe de recherche gravite autour du rapport entre association d’éducation populaire et pouvoir public. Il a notamment mené deux recherches collectives à Saint-Étienne, sur les associations d'éducation populaire, les amicales laïques, les MJC, des associations émergentes, et sur les tiers-lieux.

 

Pour Yohan, la question de l’utilité de ses recherches est centrale et indispensable.

« Je crois intimement que la démocratie visait une société plus juste, plus égalitaire, plus libre. C'est quelque chose qui est infiniment souhaitable, et je trouve qu'on a besoin, particulièrement aujourd'hui, dans une période où la démocratie est en crise dans nos sociétés, de réfléchir collectivement à comment aller vers des sociétés plus justes. Je pense que les sciences sociales ont pour objet d'aider les gens à penser le monde dans lequel ils vivent et à se positionner comme acteurs pour le transformer, pour qu'il soit meilleur, plus juste, plus libre, plus égalitaire. Je crois que c'est à ça que ça sert. »

Derrière ce large objectif, il nuance :

« Il faut être très modeste. En sciences sociales, c'est dur de parler de saut où, d'un seul coup, la vision du monde est transformée par le travail d'une équipe ou d'un chercheur. Mais je crois beaucoup à l'effet cumulatif, à l'effet sur le long terme. »

Et au-delà de la recherche, il place l’enseignement au centre de sa réflexion :

« Etudier c’est développer l'esprit critique, apprendre à penser le monde, apprendre à voir les catégories qui permettent de décrypter aujourd'hui ce que disent les médias, les fake news, comprendre qu'est-ce que c'est la démocratie dans laquelle on vit, pourquoi elle est abîmée, qui sont les acteurs qui essayent de la réparer, comment, pourquoi, etc. C'est flou, difficile à mesurer, mais j'ai l'espoir que ça sert quand même à quelque chose. C'est pour ça que je tiens à l'enseignement et que je tiens vraiment à la médiation scientifique. »

Enseigner apporte aussi beaucoup à Yohan lui-même.

« J'adore le relationnel avec les étudiants. J’aime ce défi d'essayer de rendre curieux des étudiants, de sentir une lumière qui s'allume à un endroit. Je sais qu'à la fin du cours je n’aurai pas passionné 100% des étudiants, mais j’aime essayer d'en captiver un maximum et de leur transmettre ma passion. Moi j’ai été marqué par des profs qui étaient passionnés par ce qu'ils racontaient et j'ai envie de faire ça. »

 

Quand on lui demande quels sont les aspects de son métier qui lui plaisent le plus, il répond :

« J'ai l'impression d'apprendre toute ma vie. Je suis payé pour apprendre des choses sur des sujets, pour lire, pour aller enquêter sur des gens. C'est un métier qui nourrit énormément la curiosité avec une grande liberté. »

L’enseignement est aussi grandement responsable du plaisir que prend Yohan dans son quotidien :

« Je mets les métiers de l'éducation au même niveau que les métiers du soin ou de la santé. J'ai l'impression, même si c'est dur à mesurer, que mon métier a une utilité sociale. Je pense que travailler à l'éducation de la société, de tous et toutes, travailler à l'esprit critique, travailler à l'émancipation intellectuelle, travailler à la transmission, à la sensibilisation, c’est utile. »

Au revers de la médaille, il explique :

« La recherche et l'enseignement sont fondamentaux dans une société, et encore plus dans des sociétés en crise, crise écologique, crise démocratique, crise politique, crise institutionnelle. Il ne suffit pas d'avoir des systèmes démocratiques pour garantir la démocratie, il faut éduquer la démocratie, il faut éduquer la citoyenneté, ça s'apprend et on est en train d'oublier ça. »

Une deuxième chose qui déplaît à Yohan concerne la compétitivité du milieu qui engendre des difficultés à faire cohabiter vie personnelle et vie professionnelle.

« On se compare beaucoup les uns les autres, il faut se vendre, et c'est très compétitif. Ça peut donner un sentiment d'illégitimité. On est très libre, et à la fois très en compétition, ce qui donne parfois du mal à poser des limites. C’est difficile d'articuler ce métier très libre avec sa vie personnelle, parce que le travail est partout, tout le temps. Je suis jeune papa d'une petite fille, je vais avoir une deuxième fille qui va naître, j'ai une vie sociale, une vie militante, une vie de famille, j'ai des travaux dans ma maison, mais j'ai du mal parfois à poser des limites sur mon travail, et à me maintenir à des horaires de travail. »

Pour finir et pour nuancer la compétitivité du milieu de la recherche, Yohan tient à rappeler sa dimension collective et coopérative :

« Même si c'est un métier solitaire, c'est aussi un travail d'équipe, un travail collectif. Au niveau de l'enseignement par exemple, on se réunit régulièrement, on décide collectivement de l'évolution de nos formations. J'aime le côté collégial de l'université. Ça rejoint ce que j'aime dans le champ de la démocratie radicale. »